On ne s’improvise pas du jour au lendemain place financière internationale. Shanghai est en train d’en faire l’expérience. Et les dirigeants chinois, confrontés à la chute de leurs marchés financiers, semblent peiner à trouver la bonne attitude, habitués qu’ils sont à faire preuve d’autorité. Or les marchés ne fonctionnent pas comme çà. Pour autant, l’espèce de délectation avec laquelle les médias internationaux ont rendu compte de la chute des bourses de Shanghai et de Shenzhen, allant jusqu’à assurer, contre l’évidence, que les conséquences économiques voire politiques allaient affaiblir le pays, est suspecte.
Personne (ou presque…) n’avait prédit les Trente Glorieuses chinoises. Chaque fois que le pays dévie un peu de sa trajectoire, ceux qui se sont trompés ou qui n’avait rien vu venir, saisisent l’occasion pour revenir à la charge et prévoir prévoir le pire. En l’occurrence, ce ne sera certainement pas pour cette fois. D’ailleurs les mêmes étaient restés étrangement silencieux depuis un an devant l’irrésistible ascension des valeurs cotées en Bourse. Entre le mois de juin 2014 et le pic atteint un an plus tard, le 12 juin 2015, l’indice de la bourse de Shanghai était passé de 2070, niveau autour duquel il fluctuait depuis un an à 5300, avant de retomber brutalement en trois semaines à 3500, puis en deux jours de remonter à 3850, soit tout de même en hausse de plus de 90% sur un an. C’est cette chute qui a attiré l’attention et déclenché les inquiétudes et les commentaires les plus alarmistes.
Pourtant, c’est bien la hausse qui l’a précédé qui aurait dû intriguer. Elle résultait de la volonté, par les autorités chinoises, de franchir une nouvelle étape dans la libéralisation et l’ouverture internationale de l’économie chinoise. Il y avait d’un côté les grands groupes industriels publics les banques sous l’étroite tutelle de l’Etat, même s’ils étaient cotés en bourse. Et puis de l’autre, un peu comme aux Etats-Unis il y a quinze ans, une pléiade d’innovateurs, pas uniquement dans le web, qui avaient créé leur entreprise et qui la faisait coter. Mais les marchés financiers ne jouaient alors qu’un rôle tout à fait marginal dans le financement de l’économie. La plupart des actions (dites A) étaient réservés aux investisseurs chinois. Le nouveau gouvernement, en 2014 va faire évoluer les réglementations afin de faciliter l’accès au marché, accroître sa liquidité et lui donner une place accrue pour apporter des fonds propres aux entreprises. Le point d’orgue de cette politique sera au début du mois de novembre 2014, la connection avec la bourse de Hong Kong et l’ouverture de facto aux investisseurs étrangers du marché chinois.
Curieusement, la vive hausse du marché (+70% en 2014), qui s’était accéléré en fin d’année après l’accord avec Hong Kong n’attira pas l’attention, alors même que les commentaires fusaient sur le ralentissement de la croissance chinoise et tous les risques, notamment sociaux, qui pourraient peser sur le pays de ce fait. Cette contradiction entre un marché financier qui atteint des sommets et une économie qui ralentit n’a ému personne. Il y avait pourtant une explication bien simple à cette hausse : le chinois est non seulement un épargnant et excellent commerçant mais aussi un joueur invétéré. A Hong Kong, dans les années 90, avant que l’on puisse faire des opérations sur internet, il n’était pas rare de voir des attroupements devant des « boutiques financières » dont les vitrines donnaient en temps réel les cours de bourse et au guichet desquelles les spéculateurs se précipitaient pour passer leurs ordres. Et quiconque s’est un peu promené dans les jardins publics de Pékin ou de n’importe quelle ville chinoise a pu assister à des parties enfiévrées de mah-jong ou de dominos. C’est dire si le terrain était favorable à un développement des bourses en Chine. Si on ajoute que le taux d’épargne des chinois atteint 40 % en moyenne, que les taux d’intérêt sont bas, on a l’explication sociétale, financière et technique de la spectaculaire ascension des cours de bourse et de la brutale correction qui a suivi.
La hausse, sur la fin de la période, avait été largement financée par des achats à crédit octroyés généreusement par les banques. Au lieu de donner lieu à une phase de consolidation telle qu’on l’observe dans les pays matures, le marché, au premier changement d’ambiance, a connu une chute violente amplifiée par les appels de marge. La réaction des autorités, par sa brutalité (interdiction de vendre pour les détenteurs de plus de 5% du capital d’une société, suspension des cotations d’un nombre très élevé de titres, etc..) a aggravé la situation car ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on guérit le malade. A la décharge des dirigeants chinois, il faut bien invoquer leur inexpérience. On ne créée pas du jour au lendemain une grande place financière internationale, il y a forcément une période d’apprentissage, et il faut du temps et de l’expérience pour, au lieu de chercher à contrôler l’évolution du marché comme ont tenté de le faire les autorités chinoises, à en prévenir les excès. Gageons que les évènements actuels serviront de leçon.
Quelles peuvent être les conséquences, sur l’économie chinoise, de cette tempête boursière ? Marginales. D’abord, l’enrichissement spectaculaire des dizaines de millions de nouveaux actionnaires demeure, même si la baisse récente l’a réduite. Seuls les derniers entrants sur le marché, surtout s’ils ont financé leurs achats à crédit, sont durement pénalisés. Mais ils constituent une part infime de la population chinoise. On est, une fois de plus, confronté à la délicate question, que les économistes refusent obstinément de traiter, de l’influence de la situation bilantielle des agents économiques, à savoir le rapport entre leurs biens et leurs dettes, sur leurs comportements et sur l’équilibre économique global.
Force est de constater que, lors de la période de hausse, et elle a été spectaculaire, il n’y a pas eu d’accélération, bien au contraire, de la croissance chinoise du fait de la réaction des consommateurs face au gonflement de leurs patrimoines. L’ « effet de richesse » n’a pas joué. Il est donc à peu près sûr, qu’il n’y aura pas d’effet inverse à la suite de la correction en cours. Et on ne peut pas exclure, au contraire, que les ménages chinois, échaudés par cet épisode, prennent moins de risques et consomment finalement un peu plus à l’avenir, ce qui serait bon pour l’économie. En, outre, vus les gains qui restent considérables depuis un an, il y a de la marge.
Le regard que nous portons en France sur l’économie chinoise et sur son évolution doit être débarrassé de nos préjugés. Ce n’est pas parce que l’Occident n’est pour rien dans le succès des réformes initiées par Deng Xiaoping il y a trente ans, et que nous n’avons pas prévu ce succès, que nous devons rester dans le déni. La Chine est aujourd’hui un géant économique. Au lieu de contester l’évidence, cherchons les moyens d’en tirer profit en lui apportant ce qui lui manque encore.