Une fois n’est pas coutume, la déclaration finale des Rencontres économiques d’Aix, qui ont rassemblé des centaines de dirigeants d’entreprises, d’économistes et de journalistes du 3 au 5 juillet, a suscité la controverse. Son point N° 6 recommande la concentration des allègements de charges sociales sur les bas salaires, inférieurs à 1,6 fois le SMIC alors que les mesures prévues dans le Pacte de responsabilité annoncé par le gouvernement en 2014, concernent des salaires jusqu’à 3,5 SMIC. On pourrait d’ailleurs inclure dans ce débat le Crédit –Impôt Recherche, qui, lui aussi, a une assiette d’incitation fiscale très large et recouvre des dépenses salariales largement supérieure au seuil de 1,6 SMIC proposé par les économistes à Aix.
Cette proposition a été vivement contestée par les participants industriels, au premier rang desquels Louis Gallois, l’un des inspirateurs du CICE, au nom d’une évidence : la concurrence internationale s’exerce surtout sur la capacité des ingénieurs, des techniciens et des commerciaux à innover, à améliorer la qualité de leurs produits et à vendre pour gagner des parts de marché. Or ceux-ci sont tous payés bien au-delà d’un SMIC et demi. Il est donc contreproductif de les écarter du bénéfice des aides. Qui a raison, dans ce débat qui porte en réalité sur l’utilisation optimale de plus de 20 milliards d’euros chaque année, financés, ce n’est un mystère pour personne, par l’endettement public ?
Le raisonnement des économistes est connu : en présence d’un chômage de masse qui touche en premier lieu les travailleurs pas ou peu qualifiés, c’est vers eux qu’il faut diriger les incitations publiques. Et cette analyse est soutenue par les responsables politiques qui, au nom de la redistribution, estiment qu’il vaut mieux soutenir les couches sociales défavorisées. On est, dans ce cas, en présence d’un classique « conflit d’objectifs ». Mais il est rare qu’une mesure puisse servir deux objectifs à la fois. Il faut choisir. Soit on soutient l’emploi, soit on fait de la redistribution sociale. Cette situation n’est d’ailleurs pas propre à l’emploi.
L’Etat a mis en place des incitations en faveur de l’efficacité énergétique ou de la réduction des émissions polluantes des véhicules. Mais il a placé ces incitations sous conditions de ressources, toujours en vue de l’objectif, au demeurant louable, de la redistribution. Résultat : les incitations sont peu utilisées car elles ne concernent pas les gros consommateurs d’énergie ou les principaux pollueurs, qui sont exclus, de ce fait du dispositif. Quant à ceux qui satisfont aux conditions de ressources, ils ont d’autres priorités. Souvent endettés par l’achat de leur logement, ils ne vont pas se lancer dans des travaux et s’ils ont un vieux véhicule polluant, c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens d’en acquérir un nouveau. C’est évidemment le cas des retraités ou de tous ceux qui n’ont pu acheter qu’un véhicule d’occasion.
On est en présence de la même contradiction avec les aides à l’emploi. Elles permettent de nourrir des discours mais ne se traduisent pas dans la réalité par des résultats. Quant au raisonnement des économistes, il est biaisé par leur connaissance insuffisante de l’entreprise. Les allègements vont constituer d’abord un formidable effet d’aubaine pour les employeurs. Mais surtout, ils ne vont en rien être incitatifs car on ne recrute une caissière de supermarché ou un chauffeur-livreur que quand on a des clients à servir. Les créations d’emplois peu qualifiés n’anticipent pas la reprise économique, elles en résultent.
L’évolution du chômage depuis 2003, date des « allègements Fillon », le montre sans ambigüité. Entre janvier 2003 et janvier 2006, le nombre des demandeurs d’emploi en catégorie A demeure remarquablement stable : 2,7 millions. Donc, aucun effet. Il chute ensuite jusqu’à 1,8 million en juin 2008 du fait de l’accélération de la reprise mondiale, juste avant la crise. Il remonte à 2,8 millions avec la crise et reste stable à ce niveau entre 2010 et mai 2012. Et il ne va cesser de croître depuis, malgré les nouveaux allègements octroyés. On l’a compris, ce ne sont pas les incitations publiques qui font baisser le chômage des personnels non qualifiés mais la croissance, qui, elle, en est non pas le résultat mais la condition préalable.
La situation est différente pour les emplois très qualifiés. Ceux-ci dépendent aussi, bien sûr, des carnets de commande, mais pas seulement. Ils peuvent souvent résulter d’une décision « offensive » de l’entreprise qui recrute des cadres pour renforcer ses équipes de vente, des ingénieurs et des techniciens pour mettre au point des nouveaux produits ou des services innovants. Et là où les défenseurs des allègements sur les emplois qualifiés ont raison, c’est que c’est précisément sur ce terrain que la compétition est la plus rude et que c’est là où la bataille économique contre nos concurrents se joue et donc les résultats s’obtiennent en faveur de l’emploi. Au raisonnement –au demeurant faux parce que macroéconomique- des économistes doit être opposé l’analyse microéconomique juste des industriels.
Seulement tous font abstraction du coût de ces dispositifs et de leur financement. Si la France n’était soumise, du fait de ses déficits et de son endettement élevé, à des contraintes financières, la question ne se poserait pas. Mais ces allègements doivent avoir comme contrepartie des hausses d’impôts ou des économies budgétaires pour les compenser. Et c’est bien là ou le bât blesse. L’examen de l’exécution du budget pour l’année 2015 en fournit une indication précieuse.
Depuis le début de l’année les produits de l’imposition des ménages (I.R., TVA, ISF et divers) ont augmenté de 5 milliards alors que le produit de l’imposition des sociétés reculait de 5,5 milliard du fait notamment du CICE, soit un transfert en seulement cinq mois de plus de 10 milliards d’euros. Qui peut penser que cela n’impacte pas la croissance ? Et il est de fait que si l’on enlève l’effet des reconstitutions de stock au premier trimestre, celle-ci est nulle depuis le début de l’année. L’investissement des entreprises et l’embauche, malgré les aides massives consenties, sont au point mort, ce qui s’est traduit par une nouvelle et forte hausse du chômage.
Tout, en réalité, est une question de timing. Alourdir la fiscalité des ménages quand l’activité stagne pour financer des avantages offerts aux entreprises sans contreparties, paralyse la reprise. C’est donc une erreur. C’est quand l’activité a redémarré qu’avec les retombées fiscales de la croissance, on peut utilement les employer en allégeant le coût du travail et enclencher un cercle vertueux.
Le débat sur les allègements de charges non ciblés rejoint celui sur les vertus comparées des politiques de l’offre et des politiques de soutien de la demande. Force est de constater que face à une demande insuffisante, parce que pénalisée par les hausses d’impôt sur les ménages nécessaires pour financer les allègements consentis aux entreprises, celles-ci continuent d’attendre des jours meilleurs pour investir et embaucher. C’est ce débat là que cache le désaccord survenu à la suite des Rencontres économiques d’Aix et qu’il aurait été judicieux d’ouvrir.