Qu’est-ce qui peut bien rapprocher ces trois hommes qui évoluaient des univers si différents, l’économie, la littérature ou le marché de l’art ? Le fait d’avoir eu raison avant, et contre tout le monde, sur des sujets essentiels.
Keynes, avant de devenir l’économiste le plus influent du XXème siècle, a débuté sa carrière comme fonctionnaire. A ce titre, il participe en 1919 à la conférence de Paris qui négocie le futur traité de Versailles. En opposition avec la ligne défendue par le Chancelier de l’Echiquier et par la France, il démissionne et publie, quelques mois plus tard son premier livre « Les conséquences économiques de la paix », où il fustige les positions des vainqueurs et le « fardeau insupportable » qu’il fait peser sur l’Allemagne, lequel, selon lui, rend illusoires les chances d’une paix durable en Europe. On connait la suite.
Nizan n’est pas seulement l’auteur d’Aden Arabie, qui débute par l’immortel « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie », et le condisciple de Sartre rue d’Ulm. Militant communiste, il rompt avec son parti après la signature du Pacte germano-soviétique, ce qui lui vaudra la vindicte d’Aragon. Entre temps, comme journaliste à l’Humanité, il a rendu compte, au jour le jour, des négociations de Munich où Daladier et Chamberlain s’inclinent devant Hitler qui pourra ainsi annexer une partie de la Tchécoslovaquie. Sa « Chronique de Septembre » donne une description précise des renoncements de la France et de l’Angleterre et des risques encourus. On connait la suite.
Durand-Ruel a consacré sa vie, et sa fortune, à soutenir et à faire connaître les peintres impressionnistes, contre le monde des musées et des Salons. Au bord de la faillite à deux reprises il ne sera sauvé que par l’intérêt de collectionneurs américains, que lui présente la peintre Mary Cassatt, dont le frère dirigeait les chemins de fer de Pennsylvanie. Ainsi les chefs d’œuvre refusés par la France, partiront vers les Etats-Unis, Philadelphie d’abord, où vivait la grande bourgeoisie américaine, puis Chicago et New York. Perte irremplaçable. La France vient de consacrer au marchand une exposition sans, bien sûr, reconnaître cette erreur historique. Le lieu choisi était symbolique : le Luxembourg, où furent accrochées et firent scandales les tableaux impressionnistes légués par l’un des leurs, Gustave Caillebotte. Au même moment, l’Etat offrait à Jeff Koons, en réalité à son marchand, Larry Gagosian, le Centre Pompidou. Durand-Ruel n’aurait-il pas mérité, lui, le Grand Palais ?
L’histoire de ces formidables erreurs, dont la France a du payer le prix, est d’une étonnante actualité. Elle rappelle que les décisions ne sont jamais sans conséquences et que les certitudes, même si elles sont partagées par des personnalités prestigieuses, sont forcément relatives.
Un premier exemple vient tout de suite à l’esprit : l’Europe. Ne se trompe-t-on pas en s’acharnant à appliquer des ratios et des critères de prétendue bonne conduite, alors que ceux-ci ont été élaborés dans un contexte radicalement différent ? On voulait se prémunir contre l’inflation, le risque aujourd’hui, c’est la déflation. On prétend limiter l’endettement public, alors que ce sont les excès de l’endettement privé qui ont été à l’origine de la crise. Et ne joue-t-on pas avec le feu en s’inclinant, comme au temps de Munich, devant ceux qui, quelles que soient leurs motivations réelles, imposent une ligne qui risque de conduire à l’éclatement de l’Union et à l’abandon, finalement, d’un projet qui a apporté sur le continent plus d’un demi-siècle de paix et de prospérité, comme il n’en n’avait jamais connu auparavant ? Sans compte que ces politiques qui n’ont aucune chance de donner les résultats escomptés, favorisent la montée des populismes et des extrémistes de toute sorte, en particulier en France.
Et un second ne tarde pas à surgir : le chômage. On aurait « tout essayé ». Mais l’Etat « ne peut pas tout »…Et si on prenait le problème à l’envers en reconnaissant qu’il résulte non d’un déficit de l’offre d’emplois mais d’un excédent de la demande de travail ? Par rapport aux temps lointains où la France connaissait le plein emploi, plusieurs changements majeurs sont intervenus. L’innovation a été la source de gains de productivité considérables dans l’industrie d’abord, puis dans les services. Imaginer que ces innovations créeront autant d’emplois que ceux qui ont été détruits est aussi inconséquent que de prétendre que la production de tracteurs a permis de compenser la baisse des emplois dans l’agriculture. La France a en outre une prédilection particulière pour la substitution capital-travail, il suffit de se rendre dans une agence bancaire ou dans un bureau de poste, ou monter dans un tramway automatique, pour s’en convaincre, ce qui n’est pas sans conséquences non plus, sur l’emploi.
Quant à la demande de travail, elle n’a jamais été aussi forte, du fait de la démographie mais aussi de l’aspiration légitime des femmes à participer pleinement à la vie économique. Là encore, le contexte est radicalement différent de la période des Trente Glorieuses ou la France avait connu, pour la dernière fois, le plein-emploi.
Faire croire que c’est la croissance économique qui va enrayer la montée du chômage, ce qui serait déjà un exploit, mais aussi permettre sa résorption relève de l’utopie, avec une tendance, qui n’est pas près de s’inverser, à la hausse de la productivité. La seule solution, c’est la réduction négociée et ciblée du temps de travail. Il ne peut s’agir d’abaisser à nouveau la durée légale, même si l’adoption des « 35 heures », dans un environnement certes différent, a été suivie de créations d’emplois. Et encore moins d’encourager, suprême contresens, les heures supplémentaires, lesquels, arithmétiquement, jouent contre les créations d’emplois. Outil de gestion des pointes d’activité dans l’entreprise, elles ne sauraient constituer un moyen permanent d’augmentation des rémunérations.
Un bref retour en arrière, montre que dans les années soixante, la moitié des familles vivait à partir d’un seul salaire, d’une durée en général de 44 heures avec quatre semaines de congés payés. La même famille, aujourd’hui, vit, certes un peu mieux, mais pas autant qu’on le dit, surtout dans les grandes agglomérations, avec deux salaires et travaille donc 70 heures, et avec cinq semaines de congés. N’y-a-t-il pas là une marge de réduction du temps de travail ciblée, efficace et génératrice de créations d’emplois ? C’est en fait d’une nouvelle réflexion sur le travail à temps partiel dont les partenaires sociaux devraient prendre l’initiative, alors qu’on se dirige actuellement dans la direction opposée. Et cette réflexion devrait aussi porter sur les compensations à offrir en termes de salaires, lesquelles seraient bien plus justes et efficaces, en termes d’emplois, que les abaissements actuels de charges ou pire encore que les aides aux heures supplémentaires. On connait l‘objection : les premières victimes en seraient les femmes qui se verraient écartées de toute possibilité d’avancement et de carrière. C’est une critique qu’il est très facile d’écarter en adaptant le dispositif pour éviter cet inconvénient.
Tout le monde est contre, dira-t-on. Et s’ils se trompaient ?