La publication des chiffres du commerce extérieur italien est passée, en France, complètement inaperçue. C’est bien dommage. On préfère disserter sur la supériorité allemande et stigmatiser ces pays de l’Europe du sud, incapables de faire des « réformes », de rétablir leurs comptes publics ou confrontés, comme précisément l’Italie, à un endettement public excessif, en l’occurrence plus de 120% de son PIB alors que la moyenne de la zone euro est, comme la France, autour de 93%
On préfère aussi stigmatiser « l’euro fort » et militer, avec succès depuis trois mois, pour sa baisse face au dollar, laquelle, immanquablement, permettra de rétablir la « compétitivité » des pays européens. Assortie de « réformes structurelles » comme celles, croit-on, qui ont été menées par l’ancien Chancelier Schroëder en Allemagne, cette stratégie devrait mener au succès. Les performances de l’Italie apportent un démenti cinglant à ces affirmations répandues à satiété par les économistes et reprises, sans l’ombre d’une nuance par les média.
En 2014, l’Italie a connu un excédent commercial record de 42,9 milliards d’euros, en hausse de 13,7 milliards par rapport à l’année précédente. Hors facture énergétique, et l’Italie, qui a certes un climat plus clément que le France, ne peut compter sur de la production nucléaire, l’excédent commercial atteint 86 milliards d’euros. On rappellera que la France a connu l’an dernier un déficit commercial total de 53,8 milliards (données FAB-FAB). Par produits, et en données CAF-FAB, le déficit hors énergie est d’environ 14 milliards. L’écart avec l’Italie est ainsi de près de 100 milliards d’euros en faveur de notre voisin du sud. On espère, sans trop y croire, que le Président de la République qui reçoit ce jour Mateo Renzi, trouvera le temps, entre la crise de la dette grecque et la situation en Lybie, de lui demander par quel miracle les entreprises italiennes réussissent aussi brillamment sur le marché international. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sont pas les causes si souvent invoquées ici comme la surévaluation de l’euro, le coût du travail ou les rigidités du droit social, qui ont empêché les ont gênées.
La baisse de l’euro est trop récente pour avoir été à l’origine des performances enregistrées en 2013 et en 2014. Quant à la situation sociale italienne, que Mateo Renzi n’a que très marginalement fait évoluer, et que personne en France ne songerait à citer comme exemple, elle n’est pour rien dans le succès des exportations italiennes. Pour y voir plus clair, il convient d’examiner par pays et par grandes lignes de produits, les performances respectives de nos deux pays. Et le résultat est assez cruel, même si les chiffres détaillés pour l’Italie ne sont disponibles que jusqu’en 2013.
Le premier constat est que le niveau d’importation de l’Italie est inférieur de près de 100 milliards au niveau français. A cela deux raisons : les firmes italiennes ont très peu délocalisé ce qui n’a nuit en rien à leur compétitivité puisque le niveau des exportations italiennes n’est inférieur que de 40 milliards au niveau français. Mais il y a probablement aussi chez le consommateur italien, qui se rend bien moins qu’en France dans les « grandes surfaces », le sentiment qu’il a tout intérêt à privilégier les produits locaux. C’est ce lien, qui n’a rien à voir avec le « patriotisme économique » mais qui relève de l’intérêt bien compris, qui fait défaut en France. Le cas de l’industrie automobile est révélateur : l’Italie, qui n’a qu’un grand constructeur, Fiat, avait un excédent de 3,6 milliards en 2013, qui s’est probablement accru en 2014, alors que le solde en France était déficitaire en 2013 et en 2014 de 9,4 et de 8,1 milliards.
L’examen par pays est tout aussi révélateur de la vacuité de l’argumentation sur le niveau de l’euro. La France avait un lourd déficit avec les Etats-Unis en 2012 et 2013, transformé en excédent en 2014 grâce l’amélioration substantielle du solde dans quelques secteurs comme la pharmacie, la chimie ou les fournitures pour l’aéronautique. Au contraire l’Italie a un excédent considérable (entre 13 et 15 milliards suivant les années) et quasi général, les seules exceptions notables étant les produits pharmaceutiques et le raffinage. On chercherait en vain une quelconque influence du taux de change sur ces flux commerciaux. Avec l’Allemagne, l’Italie a divisé par trois sont déficit entre 2011 et 2013 pour ne représenter plus que 4,4 milliards d’euros. La France a connu en 2014 un déficit record de 26 milliards d’euros, en hausse de plus de 10 milliards sur les années précédentes. Et on ne pourra pas dire que c’est de la faute de l’euro ! Quant à la Chine, les deux pays ont réduit leur déficit, la France plus que l’Italie grâce aux exportations de l’industrie aéronautique.
Quant on regards les performances comparées par grande catégories de produits, on constate que le seul avantage de la France repose sur l’aéronautique et les produits cosmétiques et pharmaceutiques, alors que l’Italie connait des succès majeurs dans les biens d’équipement, qui ne sont donc pas l’apanage de l’Allemagne, dans les matériaux de construction et l’ensemble des biens de consommation non électronique : habillement, chaussure, ameublement, en résumé, dans un bien plus grand nombre d’activités que la France.
Cette description factuelle, à partir des chiffres des Douanes et de la base de données TradeMap, contient une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que si l’Italie l’a fait, on ne voit pas pourquoi les entreprises françaises ne seraient pas capables d’en faire autant. La mauvaise nouvelle, c’est qu’elles n’en sont absolument pas conscientes et que leurs organisations représentatives attribuent leurs moindres performances à des facteurs indépendants de leur volonté et recherchent auprès du gouvernement, qui a la faiblesse de les écouter, des remèdes tout à fait inappropriés mais coûteux, à leurs faiblesses. Espérons quand même que la prise de conscience des réussites italiennes suscitera des vocations et une évolution des priorités.