Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Offre ou demande: le faux débat

Le monde médiatique aime simplifier. Et le monde politique s’aligne. Ainsi, aujourd’hui, le débat économique se résumerait entre partisans de politiques de la demande, c’est-à-dire de politiques consistant à stimuler l’activité  par l’augmentation des revenus, et partisans de  politiques de l’offre reposant sur l’amélioration des marges des entreprises qui permettraient à celles-ci d’être plus « compétitives », d’investir, de gagner des parts de marché et de recruter, apportant ainsi une contribution décisive à la résolution du problème auquel est confrontée l’économie française, la stagnation économique, synonyme de chômage. Les premiers seraient de « gauche » alors que les seconds seraient de « droite ». Les premiers défendraient les intérêts des salariés tandis que les seconds seraient aux côtés des patrons. Les uns ignoreraient les entreprises alors que les seconds les « aimeraient »…

Ce débat s’invite même au sein du parti socialiste. L’aile gauche critique la politique de l’offre et la majorité soutient le gouvernement qui la pratique et assume ce choix, lequel, pourtant, jusqu’à présent n’a pas donné les résultats escomptés. Et ce n’est pas nouveau ! En 1979, lors du mémorable Congrès de Metz, qui vit l’alliance entre Pierre Mauroy et Michel Rocard mettre en difficulté François Mitterrand, c’était l’opposition, de même nature, entre le plan et le marché, ce qui vaudra à Laurent Fabius, l’occasion de prononcer sa formule, qui allait, elle aussi, rester dans toutes les mémoires : « entre le plan et le marché, chers camarades, il y a le socialisme.. ».

Ce débat est absurde parce que, dans ce domaine, il y a les politiques qui donnent des résultats et celles qui échouent. Et ceci n’a rien à voir avec la couleur politique de ceux qui la mettent en œuvre. Sans aller jusqu’à la métaphore de Deng Xiaoping, « peu importe que le chat soit blanc ou noir, l’essentiel est qu’il attrape la souris », l’expérience nous enseigne que c’est la situation économique du pays, à un moment donné, et celle de ses partenaires, qui dicte les remèdes à apporter quand se présente, comme aujourd’hui, une situation de déséquilibre. Plus personne, à l’exception d’une infime minorité libérale, en France, ne conteste que c’est à l’Etat de prendre les mesures adaptées pour y porter remède. Il dispose d’un éventail de solutions dont le dosage est dicté par l’analyse qu’il fait des causes du déséquilibre.

Le meilleur exemple de cette neutralité politique, remonte, là aussi, au début des années 80. Stimulation de la demande en 1981 pour honorer les promesses électorales (hausse du SMIC, des prestations sociales, retraite à 60 ans etc…), ce qui permet alors à la France d’éviter la sévère récession qui affecte les économies occidentales à la suite de la hausse brutale des taux d’intérêt américains. Puis, à l’issue de la fameuse conférence de presse de François Mitterrand, en juin 1982 où il annonce que l’ « étape de montagne » va succéder à l’ « étape de plaine », des dotations massives et des prêts avantageux sont accordés aux entreprises pour leur permettre de se restructurer et de repartir de l’avant. Cela ne portera pas que sur les groupes nationalisés puisque, on peut l’avouer aujourd’hui, il y  prescription, Peugeot et Michelin entre autres, bénéficieront des aides publiques, sous une forme, certes plus discrète que pour les groupes publics.

Ainsi la gauche pratiqua-t-elle successivement une politique de la « demande » et une politique de l’ « offre ». Et qu’on ne vienne pas prétendre qu’elle ne le fit que pour corriger ses erreurs initiales. La stimulation de la demande sur la période 1981-82 n’eut pas de conséquences sur le déficit extérieur. L’augmentation de celui-ci en 1982 résulta au milliard de franc près de la hausse de la facture pétrolière, elle-même consécutive à la brutale hausse du dollar et à la constitution de stocks par les compagnies pétrolières. En 1982, la hausse des exportations dépassa même celle de la consommation. Mais la priorité alors est de donner à notre appareil de production, qui a été durement affecté par les deux chocs pétroliers, les moyens de se redresser. Etait-ce plus de droite que de gauche ? C’était le bon sens, dicté par une analyse juste des conditions de l’époque. Et si ce n’était pas précisément cette analyse juste qui ferait défaut aujourd’hui ? Le débat sur la « deuxième gauche » qui resurgit ne traduit en réalité que le choc des ambitions personnelles, au demeurant parfaitement légitimes. Mais  faut-il pour autant que cela paralyse la réflexion et conduise à l’échec économique, donc, à terme rapproché, à l’échec politique ?

Le premier terme de cette indispensable réflexion porte sur le contexte. Les principaux partenaires commerciaux de la France connaissent une stagnation qui semble durable, ceux qui s’en sortent le mieux étant ceux qui ont connu la plus grave récession mais ils sont encore loin d’avoir retrouvé le niveau d’activité d’avant-crise. A cela s’ajoute la contrainte budgétaire. La France avait, avant le début de la crise, un niveau de déficit et d’endettement supérieur aux critères européens, et doit donc, au rythme négocié avec nos partenaires, rétablir la situation de ses finances publiques. Nous sommes donc confrontés à un contexte doublement dépressif : les demandes extérieures, du fait de l’environnement économique, et intérieures, du fait de l’impératif de retour aux normes de déficit et d’endettement européens, sont insuffisantes pour faire repartir l’économie. Fallait-il ajouter une troisième contrainte, née du choix d’une politique de l’offre, en provoquant un transfert fiscal majeur, des ménages vers les entreprises. Les chiffres de l’exécution budgétaire sont éloquents : baisse de plus de 10 milliards de l’imposition des entreprises (à laquelle il faut ajouter la diminution des charges sociales passées et à venir) et hausse de 5 milliards de l’imposition des ménages (Impôt sur le revenu et TVA notamment). Imaginer que ce « choc » allait rester sans conséquences sur le niveau de la demande intérieure donc sur l’emploi était irresponsable.

Le second terme de cette réflexion porte sur le mode de fonctionnement des entreprises. Il n’est pas étonnant qu’elle n’ait pas été menée jusqu’à son terme : bien peu de dirigeants politiques, avant d’exercer leurs fonctions, y ont travaillé. François Michelin avait pour habitude de poser à tout nouvel embauché la question suivante : « Pour vous, quelle est la personne la plus importante de l’entreprise ? ». Et sa réponse fusait, après les réponses embarrassées de ses interlocuteurs : « C’est le client ! ». Pratiquer une politique de l’offre quand les clients ne sont pas là et donc quand la demande est insuffisante, n’a aucune chance d’aboutir aux résultats escomptés. A l’inverse, une politique de soutien de la demande, par exemple, par le biais de travaux, directement destinés à améliorer le carnet de commande des entreprises, et bénéficiant à leur environnement, grâce à des infrastructures performantes ou une meilleure efficacité énergétique, surtout dans un contexte où les taux d’intérêt sont très bas, n’est en rien défavorable à ces mêmes entreprises.

Telle est la situation et les choix auxquels est confrontée la France aujourd’hui. Mais cela n’a rien à voir avec le fait de savoir si on mène une politique de gauche ou de droite.