Les chiffres publiés vendredi par Bercy sur l’exécution du budget en 2014 viennent contredire les commentaires optimistes exprimés la veille par le ministre des Finances. Le déficit s’est creusé en 2014, en raison des choix budgétaires opérés à l’automne 2013, choix pourtant corrigés en cours d’année. La France est ainsi confrontée à phénomène nouveau : le multiplicateur inversé. Explication. L’apport majeur de Keynes fut de montrer que contrairement à ce qu’affirmaient les théoriciens classiques puis « néo-classiques », les déséquilibres ne se résorbaient pas d’eux-mêmes, notamment par l’ajustement à la baisse des salaires et qu’il pouvait y avoir, par exemple, des situations durables de sous-emploi. Il revenait donc à l’Etat d’intervenir, en particulier en utilisant le levier budgétaire. Ce fut l’origine du concept de « politique économique », lequel n’a jamais été autant d’actualité, même pour ceux qui se défendent d’adhérer aux théories de Keynes. Et celui-ci démontra que l’injection dans l’économie d’une certaine somme consacrée par exemple aux investissements, générait une activité plus importante que la somme initiale dépensée. Comme le rapport entre les deux était supérieur à un, on baptisa rapidement le concept du nom de son inventeur : « le multiplicateur keynésien ». Et cette activité générant des recettes fiscales elles-mêmes supérieures aux dépenses initiales, cette politique contribuait à la réduction des déficits.
La France vérifie aujourd’hui par l’absurde la théorie keynésienne : en faisant l’inverse de ce que proposait Keynes, elle aboutit au résultat inverse de l’objectif recherché. En réduisant les dépenses publiques, on aboutit à des pertes de recettes supérieures aux économies réalisées du fait des conséquences de cette politique sur l’activité et on aggrave donc le déficit au lieu de le combler. Les chiffres de l’exécution budgétaire pour l’année 2014 à fin novembre en témoignent. Les dépenses du budget général baissent de 1,5% et les recettes baissent deux fois plus vite : 3%. Résultat, le déficit se creuse. Toute la stratégie consistant à vouloir, au moins pour partie, réduire celui-ci en baissant les dépenses aboutit, du fait du « multiplicateur inversé », au résultat opposé, à son aggravation.
Certes, ce n’est pas la seule cause de cette aggravation. Le choix de réduire fortement l’imposition des entreprises en maintenant un crédit-impôt recherche très coûteux et peu incitatif comme l’ont montré les analyses de la Cour des Comptes et surtout l’instauration du Crédit d’Impôt-Compétitivité-Emploi (CICE), amputait les recettes de l’impôt sur les sociétés de 8 milliards dans les estimations initiales, soit une baisse d’environ 20%. Et c’est pour combler ce trou et réduire le déficit public final que furent décidées un plan de réduction des dépenses publiques et une hausse de l’imposition des ménages.
La loi de finances initiale prévoyait une augmentation des recettes nettes de l’impôt sur le revenu de 11%, celui devant rapporter 74,36 milliards. A cela s’ajoutaient les conséquences du relèvement des taux de TVA, décidé durant l’été 2012 et applicable au 1er janvier 2014 : le taux normal passait à 20% au lieu de 19,6% et le taux intermédiaire était relevé de 7 à 10%. Initialement le taux réduit devait être abaissé de 5,5 à 5% mais le gouvernement y renonçait. Les prévisions de recettes de TVA pour 2014 s’établissaient à 139,5 milliards, en hausse de 2,35% sur l’année précédente. Au total l’alourdissement de la fiscalité sur les ménages s’élevait à plus de 10 milliards d’euros. Et on pourrait ajouter le gel du point d’indice dans la fonction publique et le décalage de six mois de la revalorisation des retraites du fait de leur indexation.
Résultat, la croissance a calé au premier semestre 2014, les ménages inquiets par la remontée du chômage et les hausses d’impôt épargnaient davantage, quand ils le pouvaient, et les entreprises, malgré les avantages consentis, attendaient des jours meilleurs au lieu d’investir et d’embaucher. En cours d’année, le gouvernement a dû revenir en arrière sur les hausses de l’impôt sur le revenu et en deux lois de finances rectificatives a allégé son poids de près de 6 milliards. A cela se sont ajoutées les baisses de recettes résultant de la stagnation de l’activité et parfois même de la réduction de la consommation, comme dans le cas de la TVA ou de la taxe sur les consommations d’énergie.
Au total, le déficit budgétaire en 2014 se sera aggravé substantiellement. Le solde général d’exécution s’élevait à 72 milliards en 2013. A la fin du mois de novembre 2014, suivant les chiffres publiés par Bercy vendredi, il atteignait 90 milliards. Le ministre des finances avait, la veille, présenté une estimation pour l’année entière nettement plus faible, autour de 85 milliards, escomptant un rebond des recettes en fin d’année. Même si ce rebond se produisait, il faut toujours être optimiste, force est de constater que l’augmentation d’une année sur l’autre du déficit aura dépassé 10 milliards d’euros, et ce malgré une réduction de la charge de la dette qui n’était pas anticipée initialement et qui a représenté plus de 4 milliards et avec, à hauteur de 2 milliards, une moindre contribution au budget européen. Toutes choses égales par ailleurs, c'est-à-dire sans ces deux « imprévus », le dérapage par rapport à 2013 aurait dépassé 15 milliards.
Une part significative de ce dérapage provient des baisses d’impôt accordées, lesquelles n’ont pas eu, sur l’activité, l’effet dynamisant escompté, on l’a vu. Mais l’essentiel provient des pertes de recettes consécutives à l’effet dépressif à la fois des hausses d’impôt appliquées et de la stratégie de diminution des dépenses. La stagnation de l’activité qui a découlé de la stratégie budgétaire a donc généré une baisse des recettes plus fortes que les économies réalisées, d’où un déficit accru. C’est bien une situation de multiplicateur inversé.Elle fait peser de lourdes interrogations sur la capacité de l’économie française à sortir de la spirale de l’endettement et du chômage.