La perspective d’une victoire du parti Syriza représentant la gauche radicale en Grèce a subitement déclenché l’inquiétude sur les places financières, fait baisser les bourses en Europe et contribué à affaiblir l’euro. Son leader, Alexis Tsipras, a mis, depuis les élections européennes un peu d’eau dans son vin, et n’exclut plus qu’à l’issue d’une négociation difficile sur un nouveau rééchelonnement de la dette de son pays, la Grèce reste dans la zone euro. Et les responsables de son parti s’emploient à convaincre les observateurs de l’attachement à l’Europe de leur leader. Mais c’est loin d’être l’hypothèse retenue par ceux-ci, au premier rang desquels figure l’entourage d’Angela Merkel, qui, sous le ton de la confidence, a laissé entendre que la sortie de la Grèce ne déplairait pas à l’Allemagne.
Même si cette interprétation de la pensée de la Chancelière a été corrigée par la suite, le parallèle avec les crises à répétition de la période 2010-2012 est si évident, que le message a été bien compris et que les scénarios commencent à se répandre dans la presse. La perspective d’une victoire de Syriza poussera les grecs, pour se prémunir contre un probable abandon de l’euro, à se ruer vers les banques pour retirer leurs dépôts. Celles-ci auront le choix entre faire faillite ou fermer leurs guichets. Il s’ensuivra une massive dévaluation de la nouvelle monnaie grecque, rendant impossible le remboursement de la dette extérieure du pays qui fera donc défaut. Et les pays européens en seront quittes pour passer par pertes et profits leurs créances. Le coût, selon une estimation rapportée par l’AFP s’élèverait à 42 milliards pour la France et 56 milliards pour l’Allemagne. Voilà donc ce qui nous attend, et ce qui attend les grecs, en cas de victoire d’Alexis Tsipras. Mais curieusement, personne n’a encore fait le rapprochement avec les propositions du Front National.
Le Front national et l’extrême gauche grecque font la même analyse, c’est l’Europe qui est la cause de tous nos maux, et proposent les mêmes remèdes : s’affranchir des règles imposées par les traités et, si c’est impossible, abandonner l’euro. Et c’est ce qui explique ce soutien ferme et, à tout le moins paradoxal, de Marine Le Pen à Syriza. Le Front National est arrivé en tête des élections européennes et la presse comme la classe politique dans son ensemble, en a fait le vainqueur de cette consultation. Le fait qu’aucun parti en Europe n’ait accepté de constituer avec lui un groupe au Parlement européen a été peu commenté. Le vote des électeurs n’a donc servi à rien, puisque les élus Front National touchent certes les confortables indemnités prévues par une institution qu’ils abhorrent et qu’ils veulent quitter, l’Europe, mais ne joueront aucun rôle dans les délibérations puisqu’ils en sont pratiquement exclus. Cela aussi a été peu relevé.
Mais le plus étonnant n’est pas là. La vitesse avec laquelle ont été élaborés les scénarios- catastrophe en cas de victoire d’Alexis Tsipras, n’a d’égal que le silence qui accompagne les professions de foi anti-européennes de Marine Le Pen. Et pourtant, cette campagne électorale en Grèce ne serait-elle pas l’occasion d’approfondir le parallèle entre ces deux projets politiques ? Concrètement, quelles seraient les conséquences, pour la France et pour les français de la mise en œuvre des idées de Marine Le Pen sur le plan économique ? Le fait qu’elles soient moralement et philosophiquement inacceptables pour beaucoup de nos concitoyens, ne doit pas pour autant cacher aux français qu’elles sont économiquement catastrophiques et qu’ils en seront tous les principales victimes.
L’éventualité d’une présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017 est aujourd’hui évoquée dans tous les sondages. Au fur et à mesure que l’échéance se rapproche, la crédibilité d’une telle situation va se renforcer. Et, comme en Grèce aujourd’hui, il faudra bien que chacun se pose la question de savoir ce qu’il fera en cas de victoire de la candidate du Front National au second tour, même si ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. La perspective d’une sortie de l’euro, qui est encore plus fermement ancrée dans le programme du Front National que dans celui de Syriza, conduira les français à réagir, à se prémunir et à se précipiter sans attendre aux guichets de leur banque pour retirer le maximum d’euros. Le retour au franc se traduisant à court terme par une dévaluation massive, la meilleure manière de s’en protéger est d’accumuler des espèces pendant qu'il sera encore temps.
Quant aux étrangers, entreprises ou particuliers, domiciliés en France, leur seule possibilité sera de sortir au plus vite leurs capitaux. Les banques, face à cet afflux, ne pourront que restreindre le retrait de liquidités, ce qui accroîtra encore le sentiment de crise. Et l’Etat, dont la dette de 1500 milliards est détenue pour moitié par des investisseurs étrangers, n’aura le choix qu’entre deux solutions, faire défaut, ce qui serait la première fois depuis au moins deux siècles ou rembourser, avec des francs dévalués. Une chute de la parité de 20% signifie un alourdissement de la dette de l’Etat de 300 milliards, auquel il faudra bien sûr ajouter les conséquences sur les dettes des collectivités locales et des organismes de Sécurité sociale.
Mais ce ne sera pas tout. Les taux d’intérêt que la France devra payer, à l’image de ce que connait la Grèce depuis la première crise, s’envoleront ce qui alourdira les charges publiques et devra être compensé par des hausses massives d’impôt. Quant à la fermeture des frontières, pour un pays qui exportent plus de 20% de son PIB et 40 % de sa production industrielle, la conséquence sera immédiate : nos partenaires fermeront eux aussi leurs frontières ce qui provoquera l’écroulement de milliers d’entreprises, et pas seulement des PME, et une montée du chômage sans commune mesure avec celle, déjà dramatique, que nous connaissons.
On peut regretter, comme certains le font publiquement, la création de l’euro puis, le fait que la France l’ait adopté. On peut critiquer son mode de gestion et les traités qui l’ont encadré, et en particulier le fait que les critères étaient adaptés à une période, au milieu des années 90, où la principale crainte des Etats-membres et en particulier de l’Allemagne, était l’inflation alors qu’aujourd’hui la hantise des gouvernements est le phénomène exactement inverse, la déflation. Cette crainte est exagérée, même si pour un Etat endetté, et tous les Etats européens sont lourdement endettés, à part peut-être le Luxembourg, on sait d’ailleurs pourquoi, c’est toujours plus facile de rembourser avec de la monnaie dépréciée.
On peut également dénoncer la politique économique restrictive qui découle de l’application de critères inadaptés à la situation nouvelle, et qui va s’amplifier avec la baisse durable des cours du pétrole puis du gaz naturel. Mais le sort de l’euro ne dépend nullement de ces choix économiques. L’abandonner, en revanche, aurait pour la France des conséquences qui ne peuvent être occultées. Tel devrait être le cœur du débat politique des mois à venir, au même titre qu’il l’est en Grèce aujourd’hui. On attend donc avec intérêt, mais aussi avec impatience, les réponses de ceux qui mettent au centre de leur projet politique, l’abandon de l’euro et surtout, de la part de ceux dont le métier est de poser les questions, qu’ils ne se dérobent pas.