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Le blog d'Alain Boublil

 

La hausse des taux : jusqu'où ?

A la veille de la présentation en Conseil des Ministres du projet de budget du gouvernement pour 2027, lequel donnera lieu à d’intenses débats au Parlement, l’INSEE a publié les chiffres relatifs à la dette publique de la France au 2ème semestre, soit 3 595 milliards d’euros et 119% du PIB, La dette nette est légèrement plus faible (3 366 milliards) mais en hausse sur un an de 191 milliards.

Le même jour, le taux d’intérêt sur les obligations de l’Etat à 10 ans atteignait 4,75% contre 3,55% au début de l’année. C’était le niveau le plus élevé depuis la crise financière de 2008. L’écart avec le Bund allemand dépassait 100 points de base alors qu’il n’était que de 60 points dans les années passées. Cela reflétait à la fois la hausse des taux sur le marché mondial et l’inquiétude sur le niveau d’endettement de la France dans le contexte d’instabilité sinon d’imprévisibilité politique qui affectait le pays.

En soi, le niveau des taux français n’est pas un cas isolé puisqu’il est inférieur d’environ 50 points de base aux taux observés, pour les mêmes maturités, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, pays eux-aussi fortement endettés avec pour le premier une situation extérieure lourdement déficitaire. La France, elle, a une balance des paiements courants proche de l’équilibre (-0,4% du PIB en 2025). Cette hausse générale des taux est la conséquence d’une situation internationale de plus en plus dégradée. L’invasion de l’Ukraine par la Russie n’avait pas tout de suite suscité d’inquiétudes sur les marchés de l’énergie. L’offre globale d’énergies fossiles était suffisante pour que les sanctions adoptées contre la Russie ne créent pas de déséquilibres significatifs. Seule l’Allemagne, à la suite de ses mauvais choix, était placée dans l’obligation de revoir ses approvisionnements et les achats de la Chine deviendraient la principale destination des exportations russes.

L’absence de rebond de l’inflation incita même la Banque Centrale Européenne à baisser ses taux d’intérêt à plusieurs reprises en 2024 et 2025. Les chaînes d’approvisionnement dans l’industrie étaient perturbées mais la faiblesse de la croissance dans la zone euro exerçait une pression suffisante sur la demande pour que cela ne se traduise pas par un rebond de l’inflation. Tout change avec le déclenchement de la guerre avec l’Iran, le blocage du détroit d’Ormuz et la destruction de capacités de raffinage.

Les cours du pétrole et du gaz bondissent, même aux Etats-Unis, devenus le premier exportateur mondial. Malgré les pressions de la Maison Blanche la Réserve fédérale procède durant l’été 2026 à un premier relèvement de ses taux. Mais la croissance du pays est supérieure à 2% et une demande intérieure soutenue peut contribuer à l’inflation. Une politique visant, par le biais d’un renchérissement du crédit à modérer la demande n’est pas injustifiée, d’autant que cette demande intérieure est un facteur d’aggravation du déficit commercial ; le taux des obligations américaines à 10 ans dépasse vite les 5% et celles à 30 ans ne sont plus très loin de 6%.

La situation est complètement différente en Europe. L’inflation connait, du fait de la hausse des prix de l’énergie, un fort rebond mais c’est une cause externe ; la croissance de la France a été faible en 2024 et 2025 quand l’Allemagne était en récession. Berlin commence à en sortir alors que Paris, et les chiffres du 1er semestre en témoignent, est en stagnation. Pourtant la BCE a procédé au mois de septembre à une première hausse de 25 points de base de ses taux directeurs et les marchés financiers s’attendent, puisque l’inflation restera largement au-dessus de 2%, à une ou même deux nouvelles hausses d’ici la fin de l’année. Cela a eu des répercussions immédiates sur les taux à moyen et long terme qui dépassent largement 3% dans les pays les moins endettés et nettement plus de 4% pour la France et l’Italie.

Les chiffres du mois de septembre ne rassureront pas les marchés puisqu’en données harmonisées sur un an, l’inflation en Espagne a atteint 4,9%, en France 3,4% (3% en données nationales) et 3,3% en Allemagne. Or de nouvelles hausses pénaliseront davantage la France pour trois raisons. Elles alimenteront la spéculation, ce qui aboutira à de nouvelles augmentations des taux à moyen et long terme. Elles hypothèqueront une reprise de la croissance, privant l’Etat des recettes que celle-ci procure. Enfin, elles alourdiront la charge de la dette, rendant encore plus difficile mais nécessaire l’adoption par les prochains gouvernements de mesures de réduction des déficits.

L’Etat a dû payer en 2024 42,9 milliards et en 2025 50,3 milliards d’intérêts sur sa propre dette auquel il faut ajouter les intérêts payés par les autres administrations publiques, principalement les collectivités locales et la Sécurité Sociale soit presque 20% de plus en un an. 11% de la dette à moyen et long terme de l’Etat est indexée sur l’inflation du pays ou sur celle de la zone euro. L’accélération observée en 2026 va donc ajouter une charge supplémentaire. 7% de cette dette est constituée de Bons du Trésor à court terme qui ont des taux peu différents de ceux de la BCE. Eux aussi, avec la hausse de l’endettement provoquée par de nouveaux déficits publics, vont contribuer à l’augmentation de la charge annuelle.

Enfin chaque année des obligations portant un taux faible seront remplacées par des titres portant des taux plus élevés, ce qui renchérira encore la charge des années suivantes. A la différence de la plupart des autres dépenses publiques, ces charges, contrairement à ce qu’imaginent certains responsables politiques ayant peu de connaissance du fonctionnement des marchés, ne peuvent être même en partie annulées puisqu’en même temps, chaque mois l’Etat fait appel aux investisseurs pour qu’ils souscrivent à de nouvelles émissions.

Mais le fait de dramatiser la situation financière de la France, en espérant faire adopter ainsi des mesures impopulaires, n’est pas une bonne méthode car elle alimente la spéculation. Si les dirigeants d’un pays affirment que celui-ci est en difficulté, le risque de lui prêter est plus élevé et l’on est en droit d’attendre une plus forte rémunération. Or, au fur et à mesure que l’on s’approche de l’élection présidentielle, ce discours alarmiste et parfois catastrophiste, est de plus en plus répandu ; la hausse récente des taux de la BCE n’est donc pas la seule responsable du décrochage des taux à dix ans de la dette française par rapport aux taux allemands. L’écart est passé en quelques semaines de 75 à 100 points de base.

La réponse pour, sinon inverser, du moins enrayer la dégradation de la situation financière du pays, doit être fondée sur la crédibilité et sur la durée. On ne règlera pas le problème avec une baguette magique et du jour au lendemain. Les Français et donc la France n’ont jamais été aussi riches puisque le montant des actifs financiers nets de leurs dettes à court terme a dépassé 6 200 milliards d’euros, sans compter leur immobilier. De même les grandes entreprises n’ont jamais été aussi profitables au point qu’au premier semestre elles ont été les secondes dans le monde par le montant des dividendes versés à leurs actionnaires.

Or il existe une corrélation étroite entre cette montée de la richesse depuis dix ans et l’augmentation de la dette publique. Aux prochains dirigeants dans leurs propositions de montrer qu’ils ont bien analysé le phénomène. Les marchés financiers en tireront alors les conséquences et cesseront de spéculer sur une possible crise financière française.