Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Le nouvel Empire du Milieu

Les commentaires souvent critiques concernant le ralentissement de la croissance de l’économie chinoise n’aident pas à comprendre l’action de ses dirigeants et la direction vers laquelle s’oriente le pays. Une fourchette comprise entre 4,5 et 5% avait été retenue pour l’évolution du PIB en 2026. Les chiffres du 1er semestre le situaient en bas de cette fourchette et les dernières prévisions pour le 3ème trimestre l’estiment même en dessous. Si les investissements des entreprises et du secteur public restent dynamiques, la consommation des ménages progresse peu et le principal moteur de l’économie chinoise est désormais le commerce extérieur. L’inflation, malgré la hausse des prix de l’énergie (+4,1% en août) est restée faible avec +0,8% sur un an. 

Sur les huit premiers mois de l’année, les ventes au détail des biens de consommation et de restauration n’ont progressé par rapport à l’année passée que de 1,1%, et les ventes totales incluant les services que de 2,5%, largement grâce au tourisme (+4,9%). La Chine n’a donc pas fini de payer les conséquences de la crise immobilière qui a provoqué une chute de la construction de logements et des dépenses des ménages résultant d’un emménagement dans une nouvelle résidence.

A l’inverse, le principal moteur de l’économie chinoise est resté le commerce extérieur dont le volume a augmenté de 17,6% sur huit mois, comparé à la même période de 2025. Les exportations ont progressé de 14,6% et les importations de 22% du fait des hausses des prix des énergies fossiles. Le solde extérieur s’élève néanmoins depuis le début de l’année à 806 milliards de dollars.

L’action du gouvernement pour soutenir la consommation s’est jusqu’à présent révélée insuffisante. Les taux d’intérêt très bas n’ont pas permis un redémarrage des acquisitions de logements. Les faibles revalorisations de salaires, notamment à l’extérieur des grandes métropoles, ont affecté le pouvoir d’achat et les conséquences de la politique conduite durant l’épidémie du COVID-19 avec l’isolement et le repli sur soi imposés à l’époque ont laissé des traces qui ne sont pas complètement effacées.

Mais le principal facteur est d’origine démographique. La politique de l’enfant unique, appliquée à partir de 1971 de façon très rigoureuse a provoqué une stagnation puis une baisse de la population en même temps que son vieillissement. Or, avec l’âge, on a moins de besoins de biens et donc on consomme moins. Cette politique n’a été abandonnée qu’en 2015 mais il fallait beaucoup de temps pour faire changer les comportements familiaux, ce que les autorités chinoises ont sous-estimé. Ce n’est qu’en 2025 que des mesures significatives en faveur des naissances ont été adoptées comme des allocations familiales ou les congés-maternité. Entre-temps, la Chine s’était rapprochée du modèle japonais avec une population déclinante, un ralentissement de la demande des ménages et donc de la croissance.

Pour faire face à ce qui risquait d’apparaître comme un échec, la Chine allait donc vouloir renouer avec sa tradition historique et devenir l’un des centres du commerce mondial, le nouvel Empire du Milieu économique. Ses entreprises étaient prêtes. Les multinationales américaines puis ensuite européennes et japonaises depuis longtemps avaient développé leurs exportations et leurs investissements à l’étranger. Les groupes chinois qui disposaient de l’avantage majeur en termes de coûts de production que leur conférait leur immense marché intérieur, allaient suivre cette voie.

On a souvent qualifié cette évolution de passage de la « Chine usine du monde » à la « Chine conquérante dans le monde ». C’est une description inexacte car ce changement découle avant tout d’une logique entrepreneuriale. Les groupes chinois n’ont fait que s’inspirer des modèles de leurs homologues américains et européens avec lesquels ils avaient souvent noué des liens, soit comme fournisseurs soit comme partenaires. Les constructeurs automobiles allemands, par exemple, pour s’imposer sur le marché avaient conclu des accords avec les fabriquants de composants, des réseaux de distributions et même des institutions financières chinoises pour écouler leurs modèles. On ne peut donc pas s’étonner si leurs concurrents chinois en font aujourd’hui autant sur le marché allemand. 

Mais la comparaison rencontre des limites politiques. Les multinationales se sont développées dans des pays qui étaient, la plupart du temps, des alliés de leur pays d’origine ayant adopté les mêmes valeurs au sein de régimes démocratiques. Or la Chine a un régime politique radicalement différent et n’a noué aucune alliance formelle avec les pays dans lesquels ses entreprises avaient décidé d’investir pour s’y développer. Pour devenir le Nouvel Empire du Milieu, Pékin a dû se lancer dans une intense activité diplomatique pour surmonter cet obstacle et faire face aux oppositions politiques.

 Nous en voyons les effets aujourd’hui avec la création de nouvelles instances internationales, comme l’Organisation de Coopération de Shanghai, le partenariat stratégique avec l’ASEAN et la participation du président Xi Jinping à de multiples réunions comme par exemple le dernier sommet des BRICS où il a proposé quatre initiatives pour remédier aux défaillances du monde d’aujourd’hui dans le domaine de la paix, du développement, de la sécurité et de la gouvernance internationale ainsi que des programmes d’échanges de jeunes ingénieurs et des projets de développement dans les nouvelles technologies.

Cette action se situe dans le prolongement du programme des Nouvelles Routes de la Soie lancé en 2013, peu après son arrivée au pouvoir. Concentré à l’origine sur l’Asie centrale, ce qui a été rebaptisé la ‘Belt and Road Initiative » s’étend maintenant jusqu’en Afrique et en Amérique latine. La Chine finance des investissements considérables réalisées par ses entreprises dans les grandes infrastructures. La croissance des pays concernés qui en résulte ouvre de nouveaux marchés à l’exportation. Le président chinois a ainsi pris conscience de l’importance, sinon du caractère décisif, des résultats du commerce extérieur dans la réalisation des objectifs de croissance qui ont été fixés dans le XVème Plan qui court jusqu’en 2030.

 Xi Jinping s’implique donc personnellement dans les discussions avec les dirigeants des principales économies pour montrer toute l’importance qu’il leur attache. Il a rencontré pour la troisième fois en deux ans le Premier ministre indien Modi afin de mettre un terme aux tensions passées qui s’étaient traduites par des affrontements militaires à la suite de désaccords sur les frontières entre les deux pays. Il est en contact permanent avec son homologue russe dont le pays est l’un des principaux fournisseurs de la Chine en énergies fossiles.

Il va enfin se rendre aux Etats-Unis en visite d'Etat, pour rencontrer une deuxième fois cette année Donald Trump et tenter de le convaincre de cesser de considérer la Chine comme une puissance rivale et lui faire accepter l'idée que son pays peut être un partenaire. Malgré les multiples menaces d’établissement de droits de douane, il espère établir un véritable partenariat gagnant-gagnant. Il continue à défendre l’existence d’un Sud-Global qu’il estime incarner personnellement depuis la réunion des BRICS du mois de septembre. Sans être anti-Western, ces pays affirment leurs droits d’être non-Western.

L’intense activité diplomatique de Pékin a aussi comme priorité de conforter la position de ses entreprises dans ces pays en les convainquant qu’il est dans l’intérêt de chacun de définir les conditions de coopérations où chacun serait gagnant. Compte tenu de l’importance des échanges extérieurs dans la croissance chinoise, on en comprend la logique.

La question qui reste posée est celle la quasi absence de l’Europe dans ces discussions. Il serait donc temps que ses dirigeants prennent conscience des enjeux et ne restent plus à l’écart de ce mouvement qui peut demain transformer l’économie mondiale.