Personne ne sait si l’équipe de France remportera la Coupe du monde de football. Mais ce qui est acquis, c’est la fierté nationale face à ses résultats jusqu’à présent et l’admiration qu’elle suscite dans la presse du monde entier. Cela va bien au-delà des performances de quelques vedettes ou de la cohésion de l’équipe. C’est la qualité de toute l’organisation qui est saluée. Son dirigeant n’est pas seulement un sélectionneur mais le chef de file d’un ensemble qui regroupe les joueurs et tous ceux qui les entourent et qui contribuent à leurs performances techniques et leur assurent l’environnement indispensable à leurs bons résultats.
On ne peut pas en dire autant de leur pays confronté à une situation politique instable et à des performances économiques médiocres. Il aurait bien besoin d’un Didier Deschamps pour faire face à un environnement international incertain et à une montée à l’intérieur de forces politiques extrémistes résultant du mécontentement de la population généré par l’action de ses dirigeants. Il ne suffit pas, pour obtenir des succès, de dénoncer ses propres faiblesses. Il faut en avoir identifié les causes et proposer les solutions appropriées.
La dissolution décidée en 2024 par le président de la République témoigne d’une double erreur. Le mauvais score des partis soutenant le gouvernement ne pouvait qu’être confirmé lors des élections législatives puisqu’aucune analyse de l’échec n’avait été entreprise. Et les propositions avancées durant la campagne qui précédait le scrutin ne tenaient aucun compte du mécontentement qui s’était exprimé et n’avançaient aucune mesure crédible destinée à y remédier. Il n’est donc pas surprenant que la composition de la nouvelle Assemblée Nationale reflète parfaitement le score des élections au Parlement Européen. La France a ainsi reçu un carton jaune.
La suite n’a pas été meilleure. Le président a choisi comme Premier ministre François Bayrou. Face à la dégradation des finances publiques, du fait notamment des allègements de charges sociales en faveur des entreprises, non financés par des économies ou des hausses d’impôts équivalentes et des mesures d’urgence prises lors de l’épidémie du Covid-19, les déficits publics et le taux d’endettement se sont fortement accrus et la France est restée sous la surveillance de Bruxelles pour déficit excessif. Au lieu de préparer un plan de redressement, François Bayrou a choisi d’engager la responsabilité de son gouvernement sur la reconnaissance par l’Assemblée Nationale de la gravité de la situation des finances publiques et de l’urgence à y remédier. Une motion de censure a été soumise au vote et approuvée et il a dû démissionner.
La France a eu cette fois un carton rouge. François Bayrou était le plus mauvais choix pour conduire le redressement nécessaire. Il avait été plusieurs fois ministre mais en 2017, il n’avait pas été reconduit au Ministère de la Justice en raison des soupçons le concernant dans une affaire de détournement de fonds européens. Pourtant, en 2020 à l’âge de 69 ans, il avait été nommé Haut-Commissaire au Plan. Or cette institution historique qui avait joué un rôle majeur dans l’économie française avait été débaptisée et s’appelait désormais France-Stratégie, se contentant de faire des rapports.
Il était précisé que cette nouvelle fonction était en réalité un titre, ne s’accompagnait pas de la création d’une nouvelle administration mais que son titulaire bénéficierait néanmoins des avantages associés à une telle distinction. C’était un nouvel exemple de la politique des « fromages » qui consistait à accorder des postes à des personnalités dont on attendait le soutien politique. Son bénéficiaire était donc bien mal inspiré à engager la responsabilité de son gouvernement sur la reconnaissance de l’urgence qu’il y avait à faire des économies. La nouvelle instabilité qui en a résulté a accru les doutes des marchés et des agences de notation sur la qualité de la dette française et ce ne sont pas les succès de son équipe de football qui seront de nature à complètement résoudre le problème.
Ces doutes sont maintenant entretenus par les nombreuses interventions évoquant la gravité de la situation actuelle avec notamment la publication du dernier livre de l’ancien Premier ministre qui « alerte » en qualifiant de bombe économique la dette publique de la France. La plupart des chiffres cités sont faux. Ainsi la part réelle des détenteurs étrangers n’est pas de 60% puisque la BCE et la Banque de France en détient près de 25% et que de très nombreux contrats d’assurance-vie en euro ont recours à des fonds domiciliés au Luxembourg dont les bénéficiaires sont des épargnants français. D’ailleurs chaque émission de dette par l’Agence Frane-Trésor est très largement sursouscrite.
De même la description de la situation des systèmes de retraites est fallacieuse. L’Etat paye les salaires des fonctionnaires et leur retraite. C’est une dépense publique. Mais pour le régime général, le seul rôle de l’Etat est de fixer le taux et l’assiette des cotisations et de gérer le circuit de prélèvement et de paiement des pensions. Compter ces sommes dans les dépenses publiques est là encore fallacieux, de même que de parler du déficit des régimes. Il est au contraire probablement excédentaire, le déficit du régime général étant compensé par les excédents des régimes complémentaires, y compris l’IRCANTEC, celui des fonctionnaires, et dont leurs réserves dépassent au total 100 milliards d’euros.
Le retour à l’équilibre des retraites passe davantage par un relèvement des plafonds de cotisations du régime général que par un report de l’âge légal de départ puisque les entreprises emploient de moins en moins de personnel après 60 ans. Pour l’Etat, le vrai sujet est l’emploi des fonds publics où des économies majeures et durables peuvent être réalisées dans ses dépenses de fonctionnement, dans le train de vie de ses dirigeants et le nombre des élus. Mais à force de s’auto-critiquer, sauf dans le football, la France s’affaiblit et commet de lourdes et coûteuses erreurs comme l’arrêt de la centrale de Fessenheim ou l’abandon du nouvel aéroport de Notre-Dame des Landes qui permettait de desservir une région riche en joyaux industriels comme les chantiers de Saint-Nazaire ou les usines qui fabriquent les pièces des moteurs d’avion, secteurs où la France est un leader mondial incontesté.
Ce goût pour le dénigrement national n’est pas nouveau. Ambroise Vollard, le grand marchand de tableau, l’évoquait déjà dans ses Mémoires parues en 1934, en soulignant l’accueil très négatif fait aux Impressionnistes « Toute nouveauté née du génie français se heurte chez nous, à l’indifférence, voire à l’hostilité ». Dans le monde ouvert d’aujourd’hui, les caricatures catastrophistes de certains responsables politiques peuvent faire plus de mal que de bien. Elles risquent de finir par affecter la confiance accordée à l’économie française, surtout par rapport à des pays bien plus endettés à l’intérieur comme à l’extérieur, et, par le renchérissement des conditions d’emprunt qui rendra encore plus difficile le rétablissement des comptes.
La France va mieux qu’on le prétend, comme en témoignent les performances de nos sportifs, mais beaucoup moins bien qu’elle le pourrait. Pour enrayer la dégradation de notre notation financière, il faut changer de méthode. Au lieu de faire peur ou de se lancer dans la critique permanente, il faut mettre en avant nos succès, le nucléaire, les infrastructures, le tourisme et les produits qui reflètent nos capacités créatrices que le monde nous envie.
Aux prochaines équipes dirigeantes de comprendre cet indispensable changement de méthode et la France, comme son équipe de football, retrouveront son AAA. A défaut, l’arrivée au pouvoir des extrémistes constituera, elle, la véritable catastrophe.