La publication de l’indice IFO des affaires en Allemagne pour le mois de février en nette baisse par rapport aux prévisions (84,4, soit le niveau le plus bas depuis le creux de la période COVID) après 86,3 au mois de janvier traduit bien les difficultés actuelles de l’économie allemande. Mais la question essentielle est de savoir s’il s’agit des conséquences de l’instabilité internationale actuelle et qui donc s’effaceront dans l’avenir ou d’un changement structurel qui affecte un pays dont le modèle économique a été depuis longtemps la référence en Europe.
Paul Valéry, dans son étude publiée en 1898 (Une conquête méthodique) l’avait ainsi décrit : « Faire revenir le maximum de richesse depuis tous les points du monde vers tous les points de l’Allemagne ». Ainsi s’était progressivement construite ce qui allait devenir la première puissance industrielle européenne. S’était ajouté au lendemain de la deuxième guerre mondiale le principe de la prospérité partagée au moment où en Angleterre on créait le « Welfare State » et en France l’Etat-Providence. Ainsi un nouveau modèle social garantissant la paix sociale et éloignant le risque des partis extrémistes se répandait en Europe.
Le succès de la réunification, même s’il avait eu un coût, avait encore renforcé l’industrie allemande dont les entreprises avaient compris tous les bénéfices qu’elles pouvaient tirer de la fin du communisme dans le pays d’Europe de l’Est. Elles y construisirent de nouvelles chaines d’approvisionnement pour leurs usines tout en conservant l’essentiel de la valeur ajoutée sur leur territoire d’origine. A cet égard, il ne faut pas se méprendre sur la signification des « réformes Hartz » instaurées par le chancelier social-démocrate Schroeder. Leur objectif n’était pas de réduire le coût du travail dans les régions d’Allemagne de l’Ouest mais de freiner les mouvements migratoires provenant de l’ancienne Allemagne de l’Est qui compromettaient les perspectives de son parti pour les élections futures.
L’Allemagne a été ainsi un véritable modèle économique durant le premier quart du XXIème siècle avec une croissance solide, une inflation maîtrisée, un quasi-plein emploi, des finances publiques saines avec l’un des plus faibles taux d’endettement public de la zone euro et un très important excédent de son commerce extérieur. Ces résultats avaient accru l’influence de Berlin à Bruxelles et fait adopter, notamment dans le domaine de l’énergie ou avec la généralisation de la concurrence, des décisions qui renforçaient encore son économie le plus souvent au détriment de la France. Elle en était sortie affaiblie et avait fini par en faire un complexe, le « complexe allemand ».
Cette époque est révolue. Le pays a connu deux années de récession en 2023 (-0,7%) et en 2024 (-0,5%). La reprise escomptée en 2025 a été inférieure aux attentes (+0,3%) suivant la première estimation. L’inflation est restée supérieure à 2% en 2025 soit bien plus qu’en France (0,7%). Si l’endettement reste faible (65% du PIB), il devrait fortement augmenter dans l’avenir avec la relance des dépenses militaires et, pour soutenir la croissance, un programme d’investissements dans les infrastructures qui s’étaient dégradées ces dernières années.
Le chômage reste très bas mais pour deux raisons : un recours très important au temps partiel qui concerne principalement les femmes et une démographie marquée par un faible taux de fécondité (1,35 enfant par femme) et par un vieillissement rapide (30,5% de personnes âgées de plus de 60 ans et seulement 18,7% de moins de 20 ans). L’augmentation de la population (2 millions en dix ans) a essentiellement découlé de l’immigration mais cette tendance ne devrait pas durer.
Le symbole le plus marquant de la réussite allemande a été ses performances en matière de commerce extérieur dues d’abord à la vitalité de son tissu industriel composé de milliers d’entreprises moyennes ayant le plus souvent un actionnariat familial. Elles avaient su établir des liens « gagnant-gagnant » avec les grands groupes qui trouvaient là des fournisseurs compétitifs dont ils tiraient à leur tour le plus grand profit. Trois autres facteurs y ont contribué.
Les relations de confiance avec les Etats-Unis ont favorisé le succès des entreprises allemandes sur le premier marché mondial. Elles ont aussi permis à l’Allemagne de s’appuyer sur leur allié pour bénéficier de substantielles économies de dépenses militaires dont le budget, ces dernières décennies, représentait environ 1% du PIB soit la moitié de ce que la France y consacrait.
Berlin, après la fin de l’Union Soviétique, a pensé que la Russie pouvait devenir notamment dans la fourniture d’énergies fossiles, un partenaire fiable et a favorisé la construction de gazoducs dans la mer Baltique. Un ancien chancelier, Gerhard Schroeder, avait même été choisi pour présider l’une des sociétés qui devaient assurer les livraisons.
Enfin la croissance chinoise a fourni aux groupes allemands, notamment dans l’automobile, un débouché majeur et a offert la possibilité de constituer des chaines d’approvisionnement en pièces détachées à un faible coût ce qui renforçait la compétitivité et favorisait des gains de parts de marchés dans les autres pays.
Le retour au pouvoir de Donald Trump a mis un terme à ces relations traditionnelles. Les entreprises allemandes ne sont plus les bienvenues à la suite des multiples relèvements de droits de douane et Berlin a été prié de prendre ses responsabilités pour assurer sa défense ce qui se traduira par de lourdes dépenses dans l’avenir.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a porté un coup fatal à la stratégie énergétique allemande qui reposait, après l’abandon du nucléaire sur le gaz naturel russe pour alimenter ses centrales électriques. Les sanctions adoptées par l’Union Européenne ont provoqué une hausse des prix de l’énergie qui s’est encore amplifiée avec la guerre au Moyen-Orient, ce qui a pénalisé le pouvoir d’achat et donc l’activité économique et pesé sur la compétitivité des entreprises.
Enfin la Chine n’est plus un débouché lucratif pour l’industrie allemande. Au contraire les progrès de l’industrie chinoise, grâce à ses efforts de recherche et un personnel scientifique de haute qualité, a permis l’émergence de concurrents majeurs sur leur marché intérieur mais aussi dans le monde entier, le secteur le plus affecté étant l’automobile. Les exportations de constructeurs chinois sont passées d’un million en 2020 à 7,1 millions en 2025. La chimie, la pharmacie et demain les machines avec les progrès de la Chine dans la robotique, sont également concernés.
L’excédent commercial allemand a commencé à se réduire en 2025, passant de 239 à 202 milliards d’euros. Les exportations n’ont cru que de 1% alors que les importations augmentaient de 4,6%. L’excédent avec les Etats-Unis, qui étaient devenu le premier partenaire commercial remplaçant la Chine en 2024, s’est fortement contacté et la tendance s’accentue depuis le début de l’année avec une chute de 7,5% des exportations. Le secteur le plus affecté est l’industrie avec une chute prévue de l’emploi de 180 000 salariés, notamment dans la construction automobile. Volkswagen a annoncé la suppression Outre-Rhin de 50 000 postes d’ici 2030.
Cette situation a des répercussions politiques avec la montée des partis extrémistes, notamment dans les régions de l’ancienne Allemagne de l’Est, ce qui affaiblit la capacité du gouvernement à apporter les réponses appropriées. L’annonce de dépenses massives en faveur des infrastructures et de la défense pour soutenir la croissance n’a pas convaincu et les prochaines élections régionales pourraient voir l’arrivée au pouvoir de l’AFD.
Les difficultés de l’Allemagne, dans le contexte actuel de tensions internationales, ne sont pas passagères mais structurelles. La France et l’Europe, doivent en prendre conscience et s’adapter à cette situation nouvelle.