La France traverse une crise sociale majeure à la suite de la volonté du gouvernement de réformer le régime des retraites. La promulgation de la loi prévoyant de repousser l’âge légal à 64 ans ne va pas mettre un terme à la contestation. Au même moment la bourse de Paris bat des records. L’indice CAC 40 a même enregistré à la fin de la semaine dernière la plus forte hausse parmi les principales places financières avec +16,2% depuis le début de l’année contre +7,8% pour l’indice SP 500 à New York, +13,5% pour le DAX allemand et +5,6% pour la place de Londres, dont la capitalisation boursière est maintenant inférieure à celle de Paris, situation sans précédent. Comment expliquer ce paradoxe ?
La crise sociale résulte de la conjonction de trois facteurs, la contestation de la mesure, la méthode suivie et le contexte économique et social. Il est d’abord inapproprié de parler de réforme. L’équilibre du système français et de son régime général dépend de paramètres qui changent au fil des années, la démographie, l’évolution des salaires et de l’emploi et l’inflation qui affectent les dépenses et les resssources. Il est donc logique d’adapter régulièrement les paramètres et c’est ce qu’ont fait les gouvernements successifs depuis les années 80 quand le basculement démographique et l’évolution de l’emploi ont fondamentalement changé les conditions d’équilibre du régime, mais sans remettre en cause le principe de répartition.
Le gouvernement, après que ses prédécesseurs aient renoncé à une transformation radicale qui aurait conduit à la capitalisation et à la création de fonds de pension, s’est inscrit dans la logique de la modification des paramètres. Il a choisi d’atteindre le retour à l’équilibre en reportant l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Cette mesure était forcément impopulaire car elle ne tenait aucun compte de la nature des carrières. Il n’y a rien de commun entre la vie d’un employé de bureau et celle d’un ouvrier du bâtiment, d'une infirmière ou d’un conducteur de poids lourd. Elle était aussi inégalitaire puisqu’elle pénalisait les femmes.
Les avantages financiers de ce choix étaient contestables car il semblait ignorer la spécificité du marché français du travail avec un très faible taux d’activité des salariés de plus de 60 ans. Ceux-ci seront donc plus longtemps au chômage ou, s’ils ont épuisé leurs droits, dépendants de prestations sociales coûteuses. Le choix d’inclure dans la réforme la suppression des régimes spéciaux de services publics essentiels comme les transports et l’énergie a aussi donné à la contestation une plus grande ampleur et une répercussion accrue sur l’économie du pays.
Les entreprises de ces secteurs ont déjà du mal à recruter des salariés pour effectuer des tâches qui affectent leur vie privée comme l’obligation d’être disponible à tout moment, le soir, les week-ends et pendant les vacances. Le choix historique fait pour les attirer reposait sur des avantages en nature comme la gratuité des déplacements ou des consommations de gaz ou d’électricité et une durée de carrière aménagée. Cela évitait un niveau de rémunération attractif donc élevé. La remise en cause de ces statuts, pour des enjeux limités, crée en plus dans ces entreprises une inégalité majeure préjudiciable au climat social entre les agents déjà en poste qui conservent leurs droits et les nouveaux salariés.
Le relèvement progressif des plafonds de cotisations au régime général aurait permis d’aboutir au même résultat sur le plan financier sans déclencher une telle crise sociale. Les régimes complémentaires disposent d’excédents structurels très importants. Ils auraient pu de cette façon contribuer au rééquilibrage de l’ensemble du système.
La méthode retenue est aussi largement responsable du rejet observé. La concertation ne se limite pas à l’organisation de réunions où chacun joue son rôle mais où aucune place n’est faite aux suggestions des différentes parties intéressées. Il n’a pas été demandé aux partenaires sociaux de faire des propositions alternatives basées sur des études chiffrées qui auraient pu être débattues et entre lesquelles un choix aurait été opéré.
Enfin le contexte économique est particulièrement inapproprié pour demander aux salariés de faire des sacrifices en travaillant plus longtemps. On a prétendu que la situation de l’économie s’améliorait et que les comparaisons internationales étaient favorables à la France. C’est mieux qu’ailleurs ou que si c’était pire. Mais ce raisonnement est rejeté. Sans parler des résultats désastreux du commerce extérieur qui pourraient un jour avoir de lourdes conséquences sur l’économie, le chômage reste très élevé et l’inflation, bien qu’inférieure à la moyenne observée chez nos voisins est à l’origine d’une baisse significative du pouvoir d’achat. Il est donc difficile de demander des sacrifices dans un contexte de précarité et de pauvreté accrue. Pendant ce temps là les cours de bourse battent des records.
Ce paradoxe provient d’abord de la composition du CAC 40 qui inclut les géants du luxe qui profitent de la reprise chinoise, sous-estimée en France, et trois grandes banques dont le cours s’est redressé après la crise du Crédit Suisse et les défauts de plusieurs banques américaines. Mais cette explication n’est pas suffisante. La politique monétaire accommodante de la Banque Centrale Européenne a davantage profité aux marchés financiers qu’aux entreprises et aux ménages. L’abondance des liquidités s’est au moins en partie investie dans les actions. La hausse des taux d’intérêt n’a porté ceux-ci qu’à un niveau largement inférieur à l’inflation et la réduction des achats de dette publique par la BCE a été suffisamment progressive pour ne pas inquiéter les marchés financiers.
Ensuite, l’euro s’est apprécié par rapport au dollar ce qui accentué l’intérêt des investisseurs internationaux pour les marchés européens, ce dont la place de Paris a profité. Mais cette situation n’est pas sans risque puisque les inquiétudes sur l’économie américaine ne vont pas s’apaiser et l’endettement des agents publics et privés rappelle une situation qui a débouché sur la crise des sub-primes. Les tensions politiques internes, avec l’absence au Congrès d’une majorité pour faire relever le plafond de la dette publique, pourrait provoquer une crise de confiance qui aurait des répercussions bien au-delà du pays. A cela s’ajoute la nouvelle fragilité des banques qui du fait de la digitalisation des transactions peuvent être confrontées à des retraits massifs et immédiats auxquels elles ne sont pas en mesure de répondre sans mettre en cause leur survie. De nouvelles réglementations prudentielles sont donc indispensables mais elles mettront du temps à être définies et mises en application.
Le contraste entre une situation politique et sociale tendue en France et la prospérité des entreprises qui se traduit par la hausse des cours de bourse n’a donc pas échappé aux investisseurs. S’ils sont encore confiants sur les niveaux de profit, ils deviennent bien plus prudents sur la dette publique. L’écart entre le taux allemand du Bund à 10 ans et l’OAT française sur la même échéance était ces dernières années compris entre 30 et 40 points de base. Il vient d’augmenter fortement et dépasse maintenant 50 points de base. Cela va alourdir la charge de la dette publique et se transmettre aux taux d’intérêts pratiqués par les banques tout en affectant leur solidité et en pesant sur les investissements, notamment dans l’immobilier.
Il n’est plus possible, malgré l’euphorie boursière actuelle d’écarter complètement le risque qu’à la crise politique et sociale à laquelle est confronté le pays s’ajoute une crise financière. C’est bien pourquoi il est urgent que le gouvernement change de méthode et écoute les suggestions des partenaires sociaux dans les domaines qui les concernent directement.