La publication des chiffres révisés de l’économie française pour le 1er trimestre 2021 a été peu commentée tant l’impact de la crise sanitaire rend l’analyse difficile. Au lieu d’une très légère croissance annoncée lors de la première estimation (+0,1%), l’INSEE annonce une baisse du PIB de 0.4%. Les perturbations sur le comportement des agents économiques occasionnées par les mesures décidées par le gouvernement ou par les anticipations sur la suite de l’épidémie de la COVID-19 sont difficiles à apprécier avec précision. Mais cette révision à la baisse met néanmoins en évidence les problèmes que le pays rencontre. Au sein de l’OCDE comme de l’Union Européenne, les comparaisons ne nous sont pas favorables.
Le niveau du PIB, comme en Allemagne, est inférieur de 5% à celui atteint à la veille de la crise alors que la moyenne pour l’OCDE est de 2,5%, largement il est vrai du fait du rebond de l’économie américaine qui a pratiquement retrouvé son niveau d’avant la crise. En Europe, la France est dans la moyenne mais celle-ci tient compte des performances très faibles de l’Espagne (-7%) et de l’Italie (-9%) dont l’économie dépend bien plus du tourisme international que dans les autres pays.
La sortie éventuelle de crise ne sera réussie que si les mesures déjà annoncées et celles qui seront adoptées tiennent compte de l’état réel de l’économie française tel qu’il était à la veille de l’épidémie. Or, sans aucune cause extérieure, l’année 2019 avait été médiocre avec un ralentissement brutal de l’activité à partir du 3ème trimestre (+0,2%) suivi d’une baisse du PIB de 0,3% au 4ème trimestre avant que le pays tombe en récession au 1er trimestre 2020 (-5,9%) alors que l’épidémie venait à peine de commencer. Les chiffres du 1er trimestre 2021 montrent que les causes des faiblesses observées avant la crise n’ont pas disparu.
Malgré les fonds considérables mis à leur disposition et le niveau très faible des taux d’intérêt, l’investissement des entreprises n’a pas vraiment redémarré (+0,2% après +1,7% au 4ème trimestre 2020). Dans le secteur tertiaire, l’immobilier de bureaux s’apprête même à subir une deuxième crise. Le développement du télétravail a toutes chances de rester un phénomène durable ce qui réduira le besoin de locaux. Quant au secteur du tourisme et de l’hôtellerie-restauration, il mettra bien plus de temps à retrouver une activité normale en raison de sa très forte dépendance au tourisme international qui restera marqué par des restrictions de déplacement.
L’industrie, elle, reste attentiste alors que l’on attend d’elle qu’elle se relocalise pour garantir la sécurité de nos approvisionnements. Après une chute de 11% en 2020, ses investissements n’ont augmenté que de 1% au premier trimestre, malgré les mesures en faveur de la relance et l’amélioration du climat international. Il ne faut donc pas s’étonner si, contrairement aux objectifs affichés depuis près de 10 ans sur le nécessaire redressement de la compétitivité et malgré les aides massives accordées, la contribution du commerce extérieur à la croissance reste lourdement négative (-1,2% en 2020 et -0,4% au premier trimestre 2021). Le déficit cumulé des 4 derniers trimestres s’établit à 68 milliards d’euros soit 10 milliards de plus que le solde de l’année 2019 et cela, malgré la chute spectaculaire des prix du pétrole observée durant le premier semestre 2020.
Les explications sectorielles ne sont pas convaincantes. La crise a durement éprouvé une activité traditionnellement exportatrice, la construction aéronautique. Mais, à l’inverse, l’industrie pharmaceutique aurait pu en bénéficier et cela n’a pas été le cas. Pire, des décisions publiques sont intervenues ayant un impact défavorable, comme la fermeture de Fessenheim qui a affecté le solde traditionnellement excédentaire d’électricité. Certains mois, il s’est même retrouvé déficitaire. Malgré les concours publics massifs dont les entreprises ont bénéficié, on ne note ni pendant la crise, ni au moment où la reprise est attendue, une amélioration de nos parts de marché dans le monde. Le mouvement de désindustrialisation ne s’inverse pas. Il ne s’était pas d’ailleurs pas enclenché, comme on l’a dit durant les années 80 où, au contraire ont été restructurées et modernisés des secteurs essentiels comme la sidérurgie ou l’automobile. La balance industrielle est restée excédentaire jusqu’en 2003 lorsqu’interviendra le tournant des délocalisations.
Les données relatives à la consommation des ménages ne sont pas plus rassurantes. Elle a stagné au premier trimestre après une baisse de 5,6% durant le trimestre précédent, ce qui montre que l’on peut en même temps avoir un creusement du déficit commercial et une baisse de la consommation. En revanche, les Français ont continué à épargner massivement. Leur taux d’épargne financière est resté, avec 11,6% du revenu disponible brut à un niveau exceptionnellement élevé durant le 1er trimestre. Avant la crise, il variait peu autour de 4%. Cela a représenté plus de 140 milliards d’euros. Ils n’ont pas cherché à profiter des taux d’intérêt très bas pour acquérir un logement. La construction de logements neufs reste en dessous de 400 000 unités par an, malgré un léger rebond depuis quatre mois mais il devrait être de courte durée puisque le nombre de permis de construire délivrés a diminué de 6,5% en un an.
Les effectifs salariés du secteur privé ont baissé depuis la fin de 2019 de plus de 260 000 personnes. Le taux de chômage est resté voisin de 8% en France métropolitaine mais ce chiffre est trompeur puisqu’il ne comprend pas les centaines de milliers de travailleurs placés sous le régime du chômage partiel ou tous ceux qui, du fait des confinements successifs n’ont pu justifier de rechercher un emploi.
Ce ne sont pourtant pas les sommes injectées par l’Etat dans l’économie qui sont en cause. La dette publique devrait atteindre 118% du PIB à la fin de l’année, après deux exercices où les déficits cumulés de l’Etat, des collectivités publiques et de la Sécurité auront atteint plus de 18% du PIB. Mais ces fonds ont surtout servi à permettre aux agents économiques de traverser la crise, contrairement aux discours très optimistes sur les bienfaits de la relance.
Pendant ce temps, l’indice CAC battait des records. La France n’est pas un cas isolé et on assiste au même phénomène dans le monde et en particulier aux Etats-Unis. Comment expliquer ce paradoxe ? Il résulte à la fois du comportement des ménages et aussi, ce qui est rarement signalé du niveau des inégalités dans le pays concerné. Les liquidités accumulées ne sont pas restées sur des comptes bancaires. Une partie non négligeable est allée s’investir en bourse quand les sommes épargnées étaient importantes.
La hausse de la bourse n’a donc pas été provoquée seulement par les résultats des entreprises ou par les dividendes qu’elles distribuaient mais par l’inquiétude des agents économiques qui décidèrent d’épargner, donc, au moins en partie, en achetant des actions. La concentration de la richesse a mécaniquement accru les volumes de capitaux allant s’investir sur les marchés financiers. Tout s’est passé durant cette crise comme si le niveau élevé des inégalités avait favorisé la hausse de la bourse laquelle avait à son tour contribué à augmenter les inégalités.
Il ne faut donc pas se tromper. La hausse du CAC 40 ne traduit pas un regain de confiance dans les perspectives de l’économie française et dans celles de ses entreprises. Celles-ci restent préoccupantes, non pas du fait des conséquences de l’épidémie qui finiront tôt ou tard par s’atténuer, mais parce que les choix économiques passés n’ont pas permis de constituer, notamment dans le domaine industriel, la base productive nécessaire pour assurer au pays sa croissance et l’élévation du niveau de vie de la population mais aussi sa souveraineté économique.