Une déclaration, même si elle émane du président de la République, suffit-elle à nous convaincre ? Et reflète-t-elle la réalité ? L’annonce d’une croissance légèrement meilleure que prévue au 1er trimestre, une baisse significative du chômage au mois de mars et la conclusion d’un contrat de vente de sous-marins à l’Australie sont sans aucun doute de bonnes nouvelles. Sur le terrain de l’emploi, c’est indiscutable. Les données sont volatiles d’un mois sur l’autre et les transferts entre catégories peuvent perturber leur interprétation mais il ne fait aucun doute que la hausse vertigineuse observée depuis quatre ans, plus de 600 000 demandeurs d’emplois, est désormais ralentie et peut-être stoppée. Tant mieux. Mais est-ce qu’un retournement significatif de tendance est enclenché ? Pas encore. Or lui seul peut restaurer la confiance, débloquer les comportements frileux en matière d’embauche, du côté des entreprises et de consommation pour les particuliers. Et sans confiance, le retour d’une croissance durable est impossible.
Si on regarde les chiffres de plus près, et notamment ceux qui viennent d’être publiés du commerce extérieur, de la construction de logements et de la consommation des ménages, il y a de quoi être sceptique. Première remarque, personne ne semble avoir remarqué, dans les multiples commentaires accompagnant chaque annonce, le fait que 2016 est une année bissextile. En février, il y avait un jour de plus qu’en 2015. Le trimestre avait donc une durée supérieure de 1,1%. Mécaniquement, cela se doit se répercuter sur la production comme sur les autres indicateurs économiques. On ne paye pas plus cher son loyer et les salaires sont, dans leur majorité mensualisés mais on consomme plus d’énergie et on se nourrit, ce jour-là. Certes, l’INSEE publie ses données « corrigées du nombre de jours ouvrables et des variations saisonnières ». Et on imagine bien que le 29 février a du être pris en compte. Logiquement son impact devra être réparti sur toute l’année, 0,25% par trimestre. Or ces 0,25%, c’est très exactement l’écart entre le chiffre publié, qui pourrait être ajusté lors de la publication des résultats détaillés du premier trimestre, et celui du trimestre précédent. Affirmer que le chiffre est meilleur que prévu est exact mais dire qu’il témoigne d’une reprise réelle est excessif puisqu'il est finalement peu différent des taux de croissance passés si l'on enlève ce jour de plus...
Les indicateurs sectoriels ne sont pas davantage convaincants. En ce qui concerne le logement, si l’on note une reprise des transactions immobilières et du crédit, cela ne signifie pas que l’activité physique a suivi. Les crédits concernent tout autant les transactions dans l’ancien et servent souvent, dans le contexte de baisse des taux, à des opérations de consolidation ou de renégociation de prêts, favorables au pouvoir d’achat mais qui ne débouchent pas sur une activité physique de construction neuve. D’ailleurs les mises en chantier, qui avaient augmenté jusqu’à l’été 2015 stagnent depuis. Les derniers chiffres de la consommation des ménages en biens, en hausse significative depuis le début de l’année, ne sont pas davantage rassurants. Ils résultent d’abord, outre l’effet année bissextile, du décalage climatique, que les corrections saisonnières n’ont pu complètement refléter. L’automne a été plus doux, l’hiver tardif et le printemps décalé. La consommation d’énergie a été faible à la fin de l’an dernier et en revanche très élevée en mars, pour le gaz en particulier, et il y a fort à parier qu’avril poursuivra sur cette tendance. Tout ceci a affecté la tendance. Parler d’amélioration n’a donc sur point aucun sens. Y voir les effets des dérèglements climatiques non plus. De quand date le proverbe « Noël au balcon, Pâques au tison » ? Et l’appellation « Saints de glace » ?
Quant aux autres biens de consommation, qui ont marqué un net rebond, comme l’automobile ou l’équipement du foyer, signe d’une augmentation indiscutable du pouvoir d’achat, laquelle résulte de la baisse de l’inflation, souvent décriée par ailleurs, a-t-elle véritablement profité à la croissance et à l’emploi ? Hélas, non, et c’est là le point le plus inquiétant et qui devrait modérer l’ardeur de ceux qui pense que « cela va mieux ». Car ce rebond de la consommation a surtout profité aux importations. Depuis six mois on assiste à une brutale dégradation de nos échanges que la baisse des cours du pétrole et du gaz ne va pas pouvoir camoufler longtemps. Le déficit de notre solde manufacturier s’est fortement accru depuis l’été 2015 : 6,2 puis 8,9 milliards aux 3ème et 4ème trimestres 2015 et 11,5 milliards au 1er trimestre 2016 en données CAF/FOB. Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir et encore moins se vanter. L’amélioration de la compétitivité de nos entreprises était le premier objectif de la politique du gouvernement et celui-ci n’avait pas lésiné sur les moyens pour y parvenir. Il avait octroyé des baisses massives d’impôt sur les sociétés à travers le CICE. Et, si l’on se réfère aux analyses officielles, l’affaiblissement marqué de l’euro aurait dû freiner les importations venant de l’extérieur de la zone et doper nos ventes. Rien de tout cela ne s’est produit et nos exportations ont même reculé au 1er trimestre. La contribution des échanges extérieurs a été encore négative depuis le début de l’année, pour le 4ème trimestre consécutif et ce malgré la chute des prix des énergies fossiles.
Le gouvernement n’est pas seul responsable. Les Français, dans leurs comportements économiques, montrent qu’ils n’ont toujours pas compris qu’ils étaient les principaux responsables des déséquilibres. L’évolution des immatriculations d’automobiles depuis le début de l’année est consternante puisque la reprise profite moins aux marques françaises qu’aux véhicules étrangers. Le solde automobile ne cesse de se dégrader : le déficit est passé de 2 milliards au 3ème trimestre 2015 à 2,5 milliards au 1er trimestre 2016. Le résultat de tout cela, c’est une amélioration de la situation de l’emploi en trompe-l’œil. Un emploi à temps partiel ou un contrat d’intérim, cela vaut évidemment mieux que pas d’emploi du tout. Et les chiffres de mars l’illustrent bien. Alors, est-ce que la France va vraiment mieux et est-ce que le mouvement amorcé depuis le début de l’année est durable ?
A ces deux questions, la réponse est, hélas, non. Les chiffres reflètent une situation calendaire exceptionnelle qui va se poursuivre au mois de mai puisque deux jours fériés tombent un dimanche, ce qui mécaniquement augmentera de façon significative le nombre de jours travaillés, et un décalage climatique qui a provoqué un report de production et de consommation d’énergie d’un trimestre sur l’autre. Ce ne sont pas des mouvements anecdotiques. Quand la croissance est très faible comme aujourd’hui, le moindre évènement la perturbe de façon significative.
Ces résultats traduisent l’échec d’une politique fondée sur le rétablissement des marges des entreprises au moyen d’avantages fiscaux. Elle n’a débouché ni sur une hausse significative des investissements, ni sur des efforts d’innovation et encore moins sur des emplois durables. La politique de l’offre, qui n’est pas plus moderne que la politique de soutien de la demande n’est efficace qu’à deux conditions : être ciblée sur les activités qui sont susceptibles d’y être sensibles et intervenir à un moment conjoncturel où la demande est présente afin d’y répondre de façon efficace. Or aucune de ces deux conditions n’ont été réunies depuis quatre ans. C’est bien pour cela que la France va « un peu mieux », c’est par rapport à une situation passée peu enviable et qu’il reste beaucoup d’efforts à accomplir pour qu’elle aille vraiment "mieux".