L’euphorie qui règne sur les marchés financiers depuis l’élection de Donald Trump semble à toute épreuve. Le durcissement de la politique monétaire et la hausse du dollar qui en a résulté n’ont entamé ni l’optimisme des commentateurs ni l’appétit des investisseurs. Après un début d’année poussif, la croissance américaine s’est redressée au 3ème trimestre pour se rapprocher, en rythme annuel, de 3%. Le taux de chômage au mois de novembre a atteint 4,6%. Janet Yellen, qui préside la banque centrale américaine, a donc annoncé une hausse de son taux directeur, ce qui était prévu, et, ce qui l’était moins, a laissé entendre qu’il y aurait l’an prochain trois nouveaux relèvements. C’est bien cela qui a provoqué la forte hausse du dollar contre toutes les autres devises, l’euro, le Yuan chinois et les monnaies des pays émergents.
Ces décisions, que l’on peut qualifier de restrictives par rapport à la politique accommodante menée depuis près de dix ans, interviennent à un moment ou, au contraire, la politique économique qui sera menée par la prochaine administration, sera très expansionniste. Il n’est pas rare qu’une fois élu, un candidat à l’élection présidentielle ne tienne pas toutes ses promesses. Mais dans le cas de Donald Trump, le choix de la relance par la baisse des impôts sur les ménages comme sur les entreprises, a tellement marqué les esprits qu’il lui sera difficile, même s’il le voulait, de revenir dessus. Ses convictions sont fortes et les éventuels conseils de modération seront à n’en pas douter sans effet. La politique de relance qui s’ensuivra se traduira donc par un accroissement du déficit budgétaire et de l’endettement public américain. La hausse des taux d’intérêt découlant de la politique restrictive menée en même temps par la Réserve Fédérale constituera un autre facteur d’alourdissement des charges publiques, à l’inverse de ce qui se passe dans la zone euro. L’écart de taux entre les deux zones économiques renforcera le mouvement d’appréciation du dollar, ce que les marchés financiers ont anticipé.
En revanche, le risque inflationniste devrait être très limité. Des tensions sur les salaires provoquées par la relance sont peu probables car les Etats-Unis sont encore loin du plein emploi. Si le taux de chômage est aussi bas, c’est pour deux mauvaises raisons. La première, c’est que nombre d’Américains ont renoncé à se présenter sur le marché du travail. Le taux d’activité qui mesure le rapport entre la population active et la population en âge de travailler est resté très en dessous de son niveau de long terme. La seconde, c’est la forte augmentation du travail à temps partiel auquel sont contraints de plus en plus d’Américains qui n’ont rien trouvé à temps plein. Les pays anglo-saxons, et en France, on devrait suivre leur exemple, sont passés maîtres dans l’art d’enjoliver leurs statistiques. En Angleterre, toute une série de dispositions, et pas seulement les contrats avec zéro heure de travail, permettent de minorer le taux de chômage. En France, nous faisons exactement l’inverse pour souligner les faiblesses de nos performances. En terme de communication, ce n’est pas très efficace car nous donnons de notre pays une image excessivement négative qui est contre-productive quand il s’agit d’attirer des investisseurs et des capitaux étrangers ou tout simplement de vendre nos produits ou de faire venir des touristes. Les pays en mauvaise santé ne font pas envie.
Le résultat de ce décalage aux Etats-Unis, entre politiques monétaires et budgétaires, sera d’accroître les deux déficits, celui des finances publiques et celui des comptes extérieurs. Les baisses d’impôt et le lancement, qui prendra du temps, des programmes d’infrastructures, pèseront sur les recettes et sur les dépenses dans un contexte d’alourdissement de la charge de la dette publique. La hausse du dollar, à un moment où la consommation est stimulée et bien avant que les promesses de ré-industrialisation du pays produisent leurs effets, provoquera une aggravation du déficit extérieur. La question de leur financement va donc, dans un proche avenir, se poser avec acuité. Le taux d’épargne des ménages américains est très faible. A la différence des européens, ils sont lourdement endettés, et parfois, à taux variables, ce qui n’est pas le cas en France, par exemple. Pour mesurer l’ampleur du problème, les dettes qu’ont contractées les jeunes pour payer leurs études dépasse 1300 milliards de dollars, soit à eux seuls, plus de la moitié de la dette publique française.
Du fait des choix actuels de politique économique et monétaire et des comportements d’endettement passés des ménages américains, les Etats-Unis vont donc dans les années à venir avoir besoin de recourir de plus en plus à des capitaux étrangers. La situation rappelle celle qui a prévalu avant la crise de 2007-2008. Le bilan, en terme comptable, de l’économie américaine va donc se dégrader. Mais cela ne devrait pas effrayer le président élu, lui qui après plusieurs faillites, a toujours su, par le passé, rebondir. Seulement, il ne s’agit pas là de promotion immobilière mais de la première économie mondiale. Les dispositions réglementaires et prudentielles adoptées depuis la crise réduisent le risque d’une reproduction à l’identique de la catastrophe provoquées avec la titrisation des créances douteuses ou de tout excès d’une institution financière américaine qui mettrait en péril l’ensemble du système. Rien dans les propositions de Donald Trump ne permet de penser que les dispositifs protecteurs contre les déséquilibres financiers vont être abrogés.
Le risque est ailleurs. Le déficit extérieur américain va encore s’accroître. La question est de savoir qui va le financer. Le rapatriement des fonds des entreprises américaines déposés à l’étranger pour des raisons fiscales n’y suffira pas. Or les deux premiers créanciers des Etats-Unis sont le Japon et la Chine. La montée des tensions internationales consécutives aux improvisations diplomatiques du futur président n’encourageront pas les ressortissants ou les banques centrales des pays visés à acquérir ou même à conserver des titres de la dette américaine. On ne peut pas tenir un discours suivant lequel il n’y a qu’une priorité, les Etats-Unis, et faire reposer la situation du pays sur les autres. La tentation protectionniste, qui ne saurait se limiter à la Chine et au Mexique est incompatible avec la dépendance financière croissante du pays vis-à-vis de l’étranger. L’isolationnisme est concevable, même s’il est critiquable, quand on a les moyens de sa politique. Une crise avec la Chine à propos de Taiwan ou à la suite de l’instauration brutale de taxes sur les importations n’incitera certainement pas les banques qui dépendent de Pékin, à continuer à financer un pays qui sera désormais considéré comme hostile.
La seule réponse, pour convaincre d’autres investisseurs, c’est une hausse des taux offerts. Mais là, on change complètement de paradigme. La politique monétaire n’est plus un instrument chargé de rétablir les équilibres économiques mais est destinée à protéger le pays contre un assèchement de ses ressources financières. On entre alors en terrain inconnu car personne ne peut prévoir quelles en seraient les conséquences pour l’économie mondiale. L’élection de Donald Trump inquiète car elle est perçue comme une source de crises politiques internationales pouvant même dégénérer. Il ne faut pas sous-estimer le fait qu’elle peut aussi déboucher sur une crise financière.