A la veille de la publication de la première estimation de la croissance française au 3ème trimestre, laquelle ne devrait pas apporter de bonnes surprises, la classe politique ferait bien de se rappeler cette pensée du philosophe allemand Holderlin : « Là où croît le péril, croît ce qui sauve ». La France est confrontée à une triple crise, sociale, économique et financière. Nombreux sont ceux qui dénoncent cette situation et en font porter la responsabilité au chef de l’Etat tout en continuant à défendre les principes qui ont inspiré sa politique économique résumée par le concept de « politique de l’offre ». La réflexion sur les remèdes à apporter n’a donc pas progressé.
L’économie française stagne. Après une légère baisse (-0,1%) du PIB au 2ème trimestre, la première estimation par l’INSEE pour le 3ème trimestre ne devrait pas faire état d’une véritable reprise. Pendant ce temps, la tension sociale atteint son paroxysme avec le sentiment d’abandon de la jeunesse et d’injustice de la part des salariés. Le pays connait un déficit public massif et un endettement croissant. Le lien entre le mécontentement, les piètres performances économiques, la fragilité financière du pays et la politique économique choisie est pourtant évident mais peu invoqué.
Cette politique repose depuis au moins dix ans sur un raisonnement : l’amélioration de la situation financière des entreprises grâce à des réductions de charges sociales et fiscales conduira à une amélioration de leur compétitivité, à davantage d’investissements débouchant sur une croissance plus forte et sur les créations d’emplois qui en découlent. Malheureusement les résultats n’ont pas été au rendez-vous. Ces dernières années, la croissance du PIB est restée faible avec depuis deux ans une stagnation. Le taux de chômage n’a pas significativement reculé : il était de 8,6% en 2000 puis de 8% en 2020 et vient de remonter à 8,3% au mois de Septembre.
Aucun progrès n’a été enregistré du côté des échanges extérieurs de biens alors que le redressement escompté de la compétitivité devait permettre une réduction du déficit commercial. Or celui-ci, hors énergies fossiles et sur les 12 derniers mois, demeure toujours voisin de 50 milliards d’euros alors qu’il fut excédentaire jusqu’en 2002.
Enfin la France a connu une lourde dégradation de ses finances publiques avec un taux d’endettement supérieur à 119% du PIB alors qu’il n’était que de 90% en 2017. Sa principale cause a été précisément les allègements consentis en faveur des entreprises. Le taux d’imposition des bénéfices qui était de 33,3% en 2016 a été ramené depuis à 25% avec pour les PME un taux réduit de 15% sur la part inférieure à 42 500€. A cela s’est ajouté la multiplication des niches fiscales dont le coût dépassera 30 milliards en 2026 avec en tête le Crédit d’Impôt Recherche pour plus de 7 milliards et les baisses du taux de TVA et les exonérations pour les véhicules électriques et les travaux de réparation.
Mais la plus importante réduction de charges a été la baisse des prélèvements sur les bas salaires qui a coûté en 2025 39 milliards. Au total, suivant les estimations de la Commission des Comptes de la Sécurité Sociale, l’ensemble des exonérations de cotisations tous dispositifs confondus a atteint l’an dernier 86,8 milliards d’euros et a donc constitué la première cause de l’accroissement des déficits et donc de la dette publique.
La politique de l’offre n’est pas forcément inefficace. Mais encore faut-il que celle-ci soit ciblée. C’est ce qui avait été entrepris durant les années 80 quand des financements publics importants avaient été consentis pour restructurer la sidérurgie qui était alors quasiment en faillite, pour moderniser l’industrie automobile ou, par exemple, pour construire une usine d’aluminium à Dunkerque qui est toujours aujourd’hui la plus importante en Europe. Au contraire, les mesures mises en place depuis dix ans ont concerné toutes les entreprises et notamment le secteur financier, la grande distribution ou des activités de services qui n’étaient pas soumis à la concurrence internationale.
La concentration de ces aides sur les salaires en dessous d’un plafond a découragé en outre les employeurs d’avoir recours à des emplois de plus en plus qualifiés et surtout à procéder à des augmentations. C’est ce que l’on a appelé à juste titre la « trappe à bas salaires ». Il ne faut donc pas s’étonner si cela n’a pas incité à investir et à créer des emplois dans les secteurs d’avenir et si aucun résultat n’a été obtenu sur le redressement des échanges extérieurs.
En revanche, cette politique a été un puissant facteur d’accroissement des inégalités et a contribué au malaise social général qui se traduit maintenant par des mouvements parfois violents de protestation. Les profits des grandes entreprises se sont fortement accrus. Mais comme la demande intérieure stagnait en raison de la faible hausse du pouvoir d’achat, les profits ont été utilisés pour faire des acquisitions parfois d’un montant considérable et le plus souvent hors de France, et pour rémunérer les cadres dirigeants et les actionnaires.
A côté des rachats d’actions qui ont dépassé 10 milliards depuis le début de l’année, les entreprises françaises se situent au deuxième rang mondial pour les dividendes distribués avec 61 milliards au 2ème trimestre derrière les Etats-Unis (156 milliards) mais devant l’Allemagne (44 milliards). Ces dividendes vont surtout vers les ménages qui ont déjà les revenus les plus élevés. L’introduction de la « flat tax » en 2018 a supprimé la progressivité de l’impôt sur les revenus financiers et a constitué un autre facteur d’aggravation des inégalités.
Le ministère des finances a publié une étude sur l’évolution des revenus par tranches entre 2003 et 2022. Pour les 10% supérieurs, la hausse a été de 65%, et même 80% pour les 1% les mieux rémunérés, alors qu’elle ne fut que 39% pour les 90% restants. L’écart est encore plus marqué entre les patrimoines puisque les plus élevés ont bénéficiés à la fois de la hausse des actifs financiers résultant des profits accrus et de l’augmentation tendancielle des prix de l’immobilier.
Parallèlement à ces transferts bénéficiant à une partie très minoritaire de la population, la faible augmentation du pouvoir d’achat des salariés a provoqué un profond ressentiment qui se traduit dans les sondages par une montée des intentions en faveur des partis extrémistes. Or ceux qui ont un haut revenu consomment une part plus faible de celui-ci et le solde va vers l’épargne financière. Son taux rapporté au revenu disponible brut est passé ces dernières années de 6 à 9%, principalement du fait de la part croissante des hauts revenus. Cette épargne financière ne profite pas seulement aux entreprises françaises mais s’investit largement sur les marchés internationaux. A l’inverse, le reste de la population restreint ses dépenses, ce qui pèse sur la croissance.
Les allègements de charges et les mesures fiscales ces dernières années ont contribué à l’accroissement de l’endettement public et donc à la charge de la dette publique mais ils n’ont soutenu ni l’investissement ni l’emploi ni la consommation. En revanche ils ont favorisé l’épargne financière et accru les inégalités.
Contrairement aux idées reçues, la politique de l’offre n’a donc eu aucun impact positif sur l’activité mais a créé à la fois un profond malaise social et l’inquiétude des marchés financiers du fait de la hausse de la dette.
Il serait donc temps que les dirigeants politiques et ceux qui aspirent à de telles fonctions en aient pris conscience pour que la France devienne moins inégalitaire et sorte de la stagnation.