L’annonce de la révision en baisse de la prévision de la croissance française pour l’année 2026 par le Ministère des Finances, ramenée à 0,4% contre 0,7% estimée initialement n’est pas une surprise. Déjà la Banque de France avait réduit la sienne à 0,6% au mois d’août. Mais les commentaires très négatifs qui l’ont accompagné sont excessifs et les comparaisons européennes malvenues. Dans un contexte international de plus en plus difficile avec notamment une hausse brutale des prix du pétrole et du gaz naturel et un été marqué par une véritable catastrophe climatique, la France va échapper à la récession. L’Allemagne, elle, après y avoir été plongée pendant deux ans, en sort à peine. Mais le pays va être durablement confronté aux conséquences de la transformation de son modèle industriel, trop dépendant du secteur automobile, et des choix passés dans l’énergie.
A l’inverse, et c’est une bonne nouvelle, ce secteur résiste bien en France, comme en témoignent les derniers chiffres publiés concernant le mois de juillet. Le taux d’indépendance de la production énergétique a atteint le niveau record de 72%. La production nucléaire a approché 30 TWh, en légère progression sur un an malgré les contraintes liées aux difficultés de refroidissement de plusieurs centrales et elle a permis en partie de faire face à la forte hausse de la consommation intérieure (+5,6%). Celle-ci a bénéficié de la production des panneaux solaires (+20%) qui a compensé l’arrêt de très nombreuses éoliennes. Quand il y a de telles canicules, il n’y a plus de vent, ce qui illustre le caractère intermittent de ces sources et rend indispensable la présence de capacités pouvant en toutes circonstances alimenter les réseaux.
En même temps, l’appareil de production d’électricité est resté largement exportateur au mois de juillet avec un solde positif de 8,8TWh. Durant le 1er semestre les échanges d’électricité ont fourni un excédent de 53TWh et ont rapporté 3,2 milliards d’euros soit près de la moitié de la facture gazière de la France. Les performances du secteur électrique ont aussi permis d’atténuer les conséquences inflationnistes des guerres en Ukraine et au Moyen Orient. L’inflation en France est restée inférieure à la moyenne de la zone euro à la différence de l’Allemagne où elle atteignait 2,9% à la fin du mois d’août.
La hausse des prix de l’énergie Outre-Rhin a dépassé 10% sur un an au mois d’août en accélération par rapport au mois de juillet (+8,5%). Si les carburants, comme dans les autres pays européens, ont largement contribué à cette évolution, les prix de l’électricité ont reflété la sensibilité du pays à sa dépendance envers ses nouveaux fournisseurs. On a ainsi observé une forte décorrélation des prix de gros de l’électricité entre les deux côtés du Rhin qui a profité aux entreprises françaises grosses consommatrices.
Cette situation est appelée à durer. La première erreur allemande a consisté il y a maintenant près de quinze ans, à privilégier le gaz russe, au point que l’ancien Chancelier social-démocrate Schroeder s’était vu confier la présidence d’une des sociétés chargées de l’acheminer. Les sanctions adoptées après l’invasion de l’Ukraine ont obligé Berlin à changer complètement ses sources d’approvisionnement avec un coût significatif.
Mais l’erreur qui va avoir à long terme les conséquences les plus lourdes a été la décision d’abandonner la production d’électricité nucléaire. La chancelière Merkel a pris prétexte de la catastrophe de Fukushima pour fermer le parc allemand de centrales. A l’époque, on sait bien que les milliers de morts ont été provoqué par le tsunami qui a inondé la côte japonaise et provoqué l’arrêt du système électrique de la centrale qui assurait le refroidissement du réacteur. Les émissions radioactives qui en ont découlé n’ont donc pas eu pour origine un accident dans le fonctionnement de la centrale mais ont résulté d’une catastrophe naturelle majeure.
La décision était en fait purement politique. La CDU avait d’abord besoin des votes écologistes et c’était, quelles qu’en soient les conséquences, indispensable pour constituer un gouvernement disposant d’une majorité. Ensuite, il fallait gagner des sièges dans les länder de l’ancienne Allemagne de l’Est. Comme les énergies renouvelables étaient intermittentes, il fallait des centrales thermiques fonctionnant notamment au charbon, capables d’être activées quand il n’y avait pas assez de vent ou de soleil, Or les principales mines de charbon se trouvent dans les länder de l’Est, d’où le choix de la Chancelière.
Ce raisonnement qui permet depuis près de quinze ans à la CDU de se maintenir au pouvoir montre d’abord la profonde incohérence de l’attitude du mouvement écologiste. Celui-ci a soutenu une politique substituant le charbon au nucléaire. A été ainsi privilégiée une source d’énergie lourdement émettrice de gaz à effet de serre et de particules affectant au niveau local la qualité de l’air avec tous ses effets sur la santé en provoquant notamment des maladies respiratoires.
En cédant aux pressions de son voisin réclamant la fermeture des réacteurs de Fessenheim à partir de motifs complètement futiles, la France aussi a commis une erreur mais le bon fonctionnement de son parc de centrales lui a permis de réduire ses émissions de CO2 à un niveau presque égal à la moitié de celles de son voisin et de disposer d’un appareil de production d’énergie qui répond, notamment pour l’électricité aux trois exigences d’un bien aussi essentiel, à savoir le respect des objectifs en matière d’environnement, l’indépendance accrue vis-à-vis des fournisseurs étrangers et enfin et surtout la capacité de l’appareil de production à répondre à chaque instant à la demande des agents économiques.
Dans ces trois domaines, l’Allemagne a échoué à atteindre ces objectifs. Mais, et la victoire dans le länder de Saxe-Anhalt du parti d’extrême droite AFD le montre, la CDU a aussi complètement échoué sur le plan politique. Les fortes hausses des prix de l’énergie en Allemagne sont la conséquence directe de ces mauvais choix. Or elles ont principalement affectée les classes moyennes qui se sont détourné du parti au pouvoir pour accorder leurs suffrages à l’AFD. D’ailleurs la réouverture du gazoduc Nord Stream 2 et la fin des sanctions contre Moscou font partie de son programme.
Dans l’ancienne Allemagne de l’Est les sociaux-démocrates n’ont jamais obtenu de bons résultats car ceux qui sont restés fidèles à l’ancien régime communiste, et ils demeurent nombreux, les rendent responsables de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement industriel qui a suivi et qui se traduit dans plusieurs länder par un niveau de vie très inférieur à celui existant à l’Ouest, malgré les transferts financiers considérables opérés après la réunification.
La France doit tirer toutes les leçons des difficultés économiques et politiques auxquelles son voisin d’Outre-Rhin est et va être pendant longtemps confronté. La fourniture d’une énergie nationale qui protège au moins en partie des crises internationales est un atout pour les partis de gouvernement. Le nucléaire, en atténuant les conséquences sur le pouvoir d’achat de ces crises contribue à rétablir au moins dans une partie de l’électorat, la confiance qu’ils avaient perdu envers leurs dirigeants. Ces électeurs pourront ainsi commencer à se détourner des partis politiques dont les propositions contiennent en germe des sources de crises économiques et financières bien plus graves que tout ce que la France a connu.
La comparaison entre la France et l’Allemagne des effets conjugués des crises internationales actuelles et des catastrophes résultant du dérèglement climatique, tant sur le plan économique que politique, montre donc toute l’importance et les avantages du choix en faveur du nucléaire.