La décision de la Banque Centrale Européenne de relever ses taux de base de 25 points a suscité de nombreuses critiques. Elle l’a justifiée par la persistance d’un niveau d’inflation supérieur à 3% dans la zone euro, largement au-dessus du seuil de 2% qu’elle se fixe comme objectif, conformément à son statut. Mais cette inflation intervient dans un contexte de stagnation de l’économie et non à un moment où les excès de la demande en Europe seraient à l’origine des hausses de prix.
Un débat de même intensité existe outre-Atlantique mais dans un contexte complètement différent. L’inflation y est bien plus élevée qu’en Europe, comme la croissance, mais cela n’empêche par le président des Etats-Unis, au mépris de l’indépendance de l’institution, de réclamer à la Réserve Fédérale une baisse de ses taux d’intérêt, pour soutenir l’activité économique et l’emploi et réduire la charge de dette publique. Le rôle de la politique monétaire et des banques centrales se trouve désormais au cœur du débat économique.
Deux théories se sont longtemps opposées. Keynes avait prôné la relance par l’augmentation des dépenses publiques pour sortir un pays de la récession et du chômage. Roosevelt avait suivi ses conseils pour surmonter la crise de 1929. Ces méthodes avaient ensuite été largement suivies en Europe après la guerre. Mais l’apparition d’une forte et persistante inflation avait suscité des critiques et donné naissance à une autre vision. Milton Friedman recommandait d’assurer la stabilité des prix en agissant sur l’évolution de la masse monétaire grâce à l’action des banques centrales à travers la fixation des taux d’intérêt.
Le débat entre ces deux théories a marqué la période où ont été formés les dirigeants économiques et politiques d’aujourd’hui. Mais le monde a changé et ce changement s’est accéléré ses dernières années. La question posée aujourd’hui est bien de savoir si les analyses et les solutions avancées par Keynes et par Friedman sont encore pertinentes au regard des objectifs actuels de croissance et de stabilité. Les critiques formulées à l’égard de la décision de la BCE illustrent bien les doutes suscités par la capacité de la politique monétaire et des instruments à son service à résoudre les déséquilibres actuels.
La justification apportée à ce relèvement de taux s’est concentrée sur les conséquences inflationnistes de la guerre au Moyen-Orient à un moment où la hausse des prix dans la zone euro s’est accélérée en mai pour atteindre 3, 2% sur un an et où le PIB s’est contracté au 1er trimestre de 0,2% par rapport au trimestre précédent. Mais cette présentation illustre bien la contradiction entre la décision prise et son fondement théorique. Ce n’est pas une activité intérieure trop forte qui a exercé des pressions sur les prix puisque la croissance a été négative. En outre, le lendemain de cette décision et à la suite des déclarations du président des Etats-Unis suivant lesquelles les principes d’un accord avec l’Iran étaient acquis, le prix du baril de pétrole est retombé en dessous de 90$.
Cette annonce n’est pas une chose nouvelle puisque des propos de même nature ont été tenus plusieurs dizaines de fois sans que cela se traduise dans les faits. L’Iran ne les a d’ailleurs pas confirmés sans toutefois les rejeter comme les fois précédentes, ce qui constitue néanmoins un progrès. Mais la réaction des marchés a été sans ambigüité. Contrairement aux analyses de la BCE pour justifier sa décision, la hausse des prix de l’énergie n’est pas un phénomène durable puisqu’on vient de constater qu’ils retomberaient lourdement en cas d’accord.
La deuxième contradiction dans la présentation de la BCE réside dans la reconnaissance que l’inflation a une cause externe. Or toute la théorie monétaire repose au contraire sur le fait que l’inflation résulte d’un excès de la demande intérieure par rapport aux capacités de production. En relevant les taux, on freine cette demande par le renchérissement du crédit, ce qui affecte les investissements publics et privés et une partie de la consommation quand celle-ci fait l’objet d’un crédit. On rétablirait ainsi l’équilibre entre l’offre et la demande et donc la stabilité des prix. Or jusqu’à présent la principale cause de l’inflation est la hausse des prix de l’énergie résultant de la guerre au Moyen-Orient et de ses répercussions directes sur les factures des ménages et indirectes à travers sa transmission sur les chaînes de production. Donc la hausse des taux freinerait une activité déjà stagnante sans aucun impact positif sur les prix.
Autre faiblesse, les conséquences de la hausse des prix de l’énergie ne sont pas les mêmes pour tous les pays alors que ceux-ci vont être globalement affectés par le durcissement de la politique monétaire. Le pays le plus touché est l’Allemagne en raison de ses propres erreurs dans sa stratégie énergétique. En renonçant au nucléaire et en s’approvisionnant en gaz russe et en énergies fossiles du Moyen-Orient, le pays a subi une forte hausse des prix de ces énergies mais aussi de son électricité. La France, au contraire, a circonscrit les conséquences inflationnistes de la guerre aux carburants et a une inflation nettement inférieure à celle de son voisin. Pourtant le pays subira la même hausse des taux d’intérêt.
Cette hausse va affecter aussi la charge des différentes dettes publiques des pays de la zone euro. Là encore les conséquences seront différentes puisque les niveaux d’endettement sont très variés. La France et l’Italie seront les pays les plus pénalisés alors que l’Allemagne qui a un taux d’endettement bien plus bas du fait d’avoir eu pendant des décennies des dépenses militaires nettement inférieures à celle de la France notamment, sera moins affectée.
Enfin, cette hausse des taux d’intérêt qui n’est pas justifiée, on l’a vu, par des déséquilibres à l’intérieur de l’Europe, intervient au moment où l’environnement international exige un fort accroissement des dépenses militaires pour assurer la sécurité du continent et où la vague d’innovations technologiques nécessite une forte augmentation des dépenses de recherche et de développement de la part des entreprises comme de l’Etat à travers ses institutions publiques. La décision de Francfort va donc à l’encontre des intérêts essentiels de l’Europe.
Ce ne serait pas la première fois que la BCE commet une erreur d’appréciation. Au printemps 2008, en pleine crise des sub-primes, elle avait déjà relevé ses taux. Les causes de la crise étaient parfaitement identifiées et la défaillance d’une ou de plusieurs d’institutions financières était prévisible. Elle interviendra quelque mois plus tard avec la faillite en septembre 2008 de Lehmann Brothers donnant à la crise financière une dimension mondiale et provoquant une profonde récession.
L’environnement international est aujourd’hui incertain. L’échec des discussions entre les Etats-Unis et l’Iran provoquera inévitablement un rebond des cours du pétrole et personne ne peut dire jusqu’à quand ces cours resteront élevés. Mais pas plus qu’hier les hausses de prix qui en découleront n’auront de causes internes et l’augmentation des taux ne contribuera pas à les freiner. A l’inverse, un accord, et on vient d’en avoir les prémices, se traduira très vite par une chute des prix des énergies fossiles et donc de l’inflation puisque les entreprises progressivement en transmettront les conséquences à leurs clients. La hausse des taux aura été inutile. Espérons que la BCE reviendra alors en arrière.
Le mandat et les modes de fonctionnement de la BCE ont été définis il y a près de trente ans. Or le monde a changé. Il convient donc d’adapter cette institution européenne essentielle au monde d’aujourd’hui.