Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Le risque américain

L’émerveillement dont font l’objet les Etats-Unis ne faiblit pas. Les bourses de New York continuent à battre des records avec pour certaines sociétés des valorisations dépassant mille milliards de dollars, ce qui ne s’était jamais vu auparavant. A titre de comparaison, la société cotée à Paris qui a la plus forte capitalisation, LVMH, (240 milliards d’euro) dépasse à peine le quart de la valeur des grandes vedettes de Wall Street. Les nouvelles stars, soutenues par l’intelligence artificielle et leurs fournisseurs, les fabricants de semi-conducteurs ont détrôné les géants d’Internet. La réussite exceptionnelle de chefs d’entreprises comme Elon Musk dans les véhicules électriques et maintenant dans l’industrie spatiale ou Jeff Bezos n’a pas d’équivalent en Europe.

D’où cette conclusion largement partagée : face à la montée en puissance de la Chine et aux succès des entreprises américaines, l’Europe a entamé une période de déclin économique, laquelle dans le contexte de tensions géopolitiques a pour conséquence une chute de son influence sur la scène internationale. Les chiffres de la croissance sont concluants. Depuis la crise du Covid, l’Union Européenne a eu du mal à atteindre 1% en moyenne alors que les Etats-Unis ont été au-dessus de 2%. Les chiffres de l’évolution de la productivité sont encore plus éloquents. Alors qu’elle stagne sur le Vieux Continent, outre-Atlantique, elle a cru, sur les quatre derniers trimestres, hors agriculture, de 2,8%.

Ces résultats sont d’autant plus surprenants qu’ils ne semblent pas avoir été affectés par la politique de Donald Trump, alors que l’on aurait pu au moins s’attendre à plus d’incertitudes de la part des chefs d’entreprises sur l’instabilité générée par cette politique. La multiplication des décisions dans un sens et le lendemain dans le sens contraire en matière de droits de douane, a certes contribué à réorienter certaines chaines d’approvisionnement mais n’a pas provoqué de chutes sévères dans les secteurs concernés.

Le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient a fait monter les cours du pétrole et du gaz naturel pour le plus grand profit des groupes américains qui avaient la capacité d’accroître leur production. Cela a généré des recettes extérieures nouvelles et des bénéfices substantiels. Mais cela a aussi provoqué un rebond d’inflation qui rend presque impossible la réduction de ses taux d’intérêt par la Réserve Fédérale. Or le locataire de la Maison Blanche s’était lancé dans une critique virulente de son précédent président qui refusait de satisfaire cette demande au nom de l’indépendance de l’institution. Le nouveau président, choisi parce qu’il pourrait avoir une attitude plus conciliante, va se trouver dans une situation très difficile face à ce regain d’inflation, surtout si, en plus, il va devoir défendre le dollar.

La réussite de l’économie américaine est aussi financière. Le poids du pays dans l’économie mondiale est tel qu’un doute sur la pérennité de cette réussite aurait des répercussions bien au-delà de ses frontières. Les deux crises majeures depuis un siècle, celle de 1929 et celle des sub-primes en 2007, sont nées aux Etats-Unis. Il y eut bien sûr d’autres crises locales, comme celle de l’euro après 2010 ou la crise asiatique dans les années 90 mais elles n’eurent pas de conséquences significatives sur les autres pays.

En revanche, si la prospérité d’un pays repose uniquement sur l’appréciation des marchés financiers, et comme cette appréciation peur être très volatile, une nouvelle crise majeure naissant aux Etats-Unis ne peut être écartée. Elle pourrait venir de plusieurs facteurs. Il y a d’abord la fragilité du système financier. Les normes prudentielles et les obligations de reporting sont moins strictes qu’en Europe. Ainsi s’est développé tout un système de « crédit privé » où des fonds qui se financent sur le marché offrent des crédits à des entreprises, concurrençant ainsi les banques. Plusieurs alertes ont été lancées rappelant la similitude du risque avec les mécanismes qui avaient déclenché la crise des sub-primes.

Le second élément d’inquiétude porte sur les déficits publics qui ne cessent de s’accroître dans un contexte où les taux d’intérêt sont plus élevés qu’en Europe ce qui alourdit la charge de la dette. Les chiffres publiés font état d’un taux d’endettement public rapporté au PIB de 120%. Le FMI a prévu que ce taux monterait à 143% à la fin de l’année 2029. Le plafond de la dette étant fixé par le Congrès, chaque année son relèvement donne lieu à des débats tendus pour sortir du « shut-down », situation où l’Etat ne peut plus dépenser.

Mais l’élément le plus préoccupant est que cette dette qui s’élève à 39 000 milliards de dollars n’est pas financée à la différence de ce que l’on observe dans la zone euro, par l’épargne des Américains mais très largement par des capitaux étrangers du fait du lourd déficit de la balance commerciale et de la balance des paiements courants. Celui-ci a atteint en 2025 1 200 milliards de dollars. On stigmatise en permanence les excès d’endettement public dans la zone euro et spécialement à propos de la France. Mais la France a un excédent de ses paiements courants. La dette publique de la zone euro s’élève à 87% du PIB en 2025 soit bien moins qu’aux Etats-Unis où en outre sa définition n’est pas aussi claire qu’en Europe compte tenu du caractère fédéral des institutions.

La réponse qui se veut rassurante tourne autour du caractère particulier du dollar qui serait la monnaie de réserve de la planète et qui confère une sorte d’impunité au pays. C’était vrai il y a vingt ans mais ce n’est plus le cas avec la création de l’euro et avec la volonté de la Chine qui accumule les excédents extérieurs et qui progressivement réduit la part des titres en dollar dans ses réserves. Or le monde connait de plus en plus de tensions internationales au centre desquelles se trouve souvent l’administration américaine avec les déclarations parfois agressives de son président. Est-ce la meilleure manière de conserver le soutien de ses créanciers ? Assurément non.

Les Etats -Unis connaissent une prospérité financière sans précédent mais avec une très forte concentration des patrimoines. 1% des ménages détiendrait 35% de la richesse nationale contre seulement 21% en 1980. Cette concentration est le résultat de l’emballement du cours des sociétés de haute technologie. Mais par définition les marchés, surtout pour cette catégorie d’actifs, sont très volatiles. Un retournement des jugements sur les perspectives financières offertes par l’intelligence artificielle provoquerait inévitablement une correction d’autant plus violente que la hausse passée a été rapide et massive.

C’est toute la confiance dans le système économique et financier américain qui s’en trouverait affectée. Si l’Etat disposait des réserves suffisantes pour se prémunir contre un éventuel choc, les turbulences seraient réelles mais les moyens d’y faire face existeraient. Mais nous ne sommes pas dans cette configuration du fait du lourd endettement extérieur du pays et de la politique extérieure qui, à l’exception du Japon, s’est montrée agressive contre ses créanciers. Le voyage du président américain en Chine n’a produit que des images et des propos de façade. En cas de crise, il est peu probable que la Banque centrale chinoise vienne au secours du dollar, devise dont elle se déleste de façon progressive mais continue. Les relations sont tout aussi tendues avec l’Europe, surtout après les déclarations relatives au Groenland et aux accusations lancées contre ses dirigeants sur l’insuffisance de leurs dépenses militaires.

Bulle boursière et fragilité financière intérieure et extérieure. Les raisons de s’émerveiller sont discutables mais les risques financiers, eux, sont indiscutables.