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Le blog d'Alain Boublil

 

La dette américaine et nous

Au moment où, en France, le débat sur la dette publique devient de plus en plus tendu, la situation aux Etats-Unis ne semble pas beaucoup attirer l’attention. Pourtant les résultats ne sont guère brillants et les menaces qui pèsent de ce fait sur l’économie mondiale réels.  La dette fédérale en 2024, à laquelle il faudrait ajouter l’endettement des Etats fédérés, si l’on veut procéder à des comparaisons, a atteint en 2024 98% du PIB et les prévisions pour 2035, à politique inchangée, de 125%. Le déficit fédéral en 2024 s’est élevé à 6,4% du PIB et pourrait atteindre 9% en 2035.

3 300 milliards de dollars s’jouteront donc dans les prochaines années à l’endettement actuel dont le coût des intérêts a atteint 880 milliards de dollars soit plus de dix fois la charge annuelle de la dette publique française. Il n’est donc pas surprenant que Moody’s, après Fitch et Standard & Poor ait retiré la notation AAA à la première économie mondiale. Les conséquences ont commencé à se faire sentir sur les taux d’intérêt. Le taux à dix ans des emprunts fédéraux s’élevait à 4,5% et ceux des emprunts à 20 ans, 5,2%. Même si l’inflation est plus forte qu’en France, l’écart de taux dépasse pour toutes ces échéances 125 points de base et avec l’Allemagne, approche les 200 points de base.  

Les marchés financiers ne sont pas restés indifférents. Les annonces relatives aux tarifs douaniers, parfois, mais pas toujours, suivies de revirements, et leurs conséquences sur la vie des entreprises américaines ont inquiété Wall Street comme la faible crédibilité des mesures destinées à réduire les déficits publics. Les économies et les suppressions de postes, parfois annulées par les tribunaux, dans le cadre du programme DOGE, mené par Elon Musk, ne se sont pas révélés à la hauteur des enjeux. Le budget fédéral vient d’être adopté de justesse, à une voix de majorité, par la Chambre des Représentants et doit encore être approuvé par le Sénat. Il faudra enfin que soit relevé avant la fin de l’année le plafond de la dette par le Congrès, ce qui donne lieu toujours à de vives tensions.

Peu d’investisseurs ont été convaincus par le fait que les tarifs douaniers allaient apporter des recettes suffisantes. Quant à la croissance déjà affectée par la baisse du PIB au 1er trimestre, qui génère des recettes fiscales, elle risque d’être freinée par l’incertitude résultant des multiples annonces contradictoires des dirigeants américains. En outre les choix géopolitiques ont suscité de l’hostilité et on assiste depuis quelques semaines à un « effet Tesla », les investisseurs étrangers ayant un intérêt moindre à acquérir des actifs libellés en dollars à l’instar des automobilistes qui ne veulent plus acheter les voitures produites par l’entreprise d’Elon Musk. Il vient d’ailleurs d’en tirer les conclusions puisqu’il quittera toute fonction officielle à la fin de ce mois.

Les banques centrales, à l’instar de la Banque Populaire de Chine, réduisent progressivement la part de la devise américaine dans leurs réserves. Celles-ci sont composées principalement de titres émis par l’Etat. Cela se traduit par des émissions de Bonds qui attirent moins de souscripteurs avec comme conséquence la hausse des taux d’intérêt, alourdissant encore les charges publiques futures. Ce mouvement est progressif car personne n’a intérêt, à travers une action brutale, à générer une crise financière qui frapperait le monde entier. Mais il est irréversible. Il a profité aux autres devises et à l’or, valeur refuge par excellence,

Conscient de ces risques, l’administration américaine réfléchit à un assouplissement des règles prudentielles qui permettrait, à l’inverse de ce que prévoient les Accords de Bâle III, de classer les titres de dette publique figurant au bilan des banques dans la catégorie des actifs qui assurent leur solidité financière. Si une telle mesure était adoptée, elle pourrait alerter sur la fragilité du système bancaire, déjà mise en évidence avec la faillite de la Silicone Valley Bank en 2023, et donc sur le dollar.

L’indifférence que cette situation suscite en Europe, est en contradiction avec l’appréciation portée sur les situations respectives des deux continents. On met en avant un décrochage européen, réel mais limité à quelques activités jugées essentielles, et on se garde de mentionner la dégradation des finances publiques américaines alors que leur état fait l’objet de déclarations alarmistes, notamment en France. De la même façon, aucun jugement n’est porté sur l’abandon des politiques en faveur de l’environnement par l’administration américaine, ce qui alourdira la dette climatique du pays alors qu’en Europe des investissements et des mécanismes coûteux sont mis en place.  

Pour faire adopter des mesures impopulaires, il est habituel de dramatiser les situations auxquelles on veut remédier. C’est ce qui se passe en France avec la multiplication des études et des rapports, dont le dernier de la Cour des Comptes, dénonçant une situation catastrophique qui mettrait en péril la sécurité sociale et la solvabilité du pays. Ainsi pour y remédier, on procéderait à des hausses d’impôts (TVA sociale, suppression d’avantages fiscaux sur les retraites) en espérant, vue la gravité présentée de la situation, qu’elles seraient acceptées.

Mais les chiffres publiés par l’INSEE sur la croissance au 1er trimestre montrent bien les différences avec la situation américaine. Le taux d’épargne des ménages a battu un nouveau record (18,8% du revenu disponible brut) soit près de quatre fois plus élevé qu’aux Etats-Unis, et un taux d’épargne financière de 9,8%. L’Etat n’a ainsi aucun mal à financer son déficit. Les souscriptions aux émissions de dette à moyen et long terme ont été depuis le début de l’année trois fois supérieures aux montants alloués, là encore en contradiction avec la situation américaine où, récemment, une émission de titres à 20 ans avait eu de la peine à trouver preneur.

Enfin cette dramatisation excessive de la situation des finances publiques, tout en ayant peu d’effets sur la capacité de l’Etat à trouver sur les marchés les financements nécessaires, a un impact négatif sur l’activité en créant un climat d’inquiétude qui pèse donc sur les recettes publiques. Les chiffres révisés de la croissance au 1er trimestre, le montrent. La demande intérieure baisse (-0,1%) comme la contribution du commerce extérieur (-0,8% contre -0,4% estimé). Malgré un taux d’autofinancement record, dépassant 90% depuis un an, l’investissement des entreprises repart très faiblement depuis le début de l’année (+0,2%) après une baisse de 2,4% en 2024. Seule la hausse des stocks des entreprises (+1,0% contre +0,5% dans la première estimation) permet, artificiellement, d’éviter la contraction du PIB. Mais ce niveau anormal pèsera sur l’activité des prochains mois.

On a souvent justifié la divergence des appréciations sur les dettes américaines et françaises par le rôle du dollar qui constituerait une protection. Cet argument ne tient pas pour deux raisons. D’abord le dollar n’a jamais empêché le pays de connaître des crises financières majeures, comme celle des sub-primes en 2007. Ensuite parce que l’euro, sans avoir conquis le même statut sur la scène financière internationale que la devise américaine, est désormais une monnaie solide et crédible ce qui favorise le financement des Etats qui l’ont adoptée.

Le gouvernement français devrait donc tenir compte de la confiance des marchés qui se manifeste à chaque émission, abandonner sa politique de dramatisation et adopter des mesures fiscales et des économies de fonctionnement échelonnées dans le temps permettant de revenir à un niveau d’endettement plus réduit. Cela ne le dispenserait pas de rester vigilant sur la menace que constitue l’endettement américain pour l’économie mondiale.