La publication des résultats de l’enquête du cabinet EY sur le nombre d’investissements étrangers réalisés en Europe, qui ont placé la France en tête, comme les annonces relatives au montant des projets étrangers sur le territoire national à l’occasion de la manifestation « Choose France », pourraient laisser croise que le processus de réindustrialisation est en bonne voie. Le pays serait désormais sur une trajectoire lui permettant de retrouver sa croissance et ses équilibres intérieurs et extérieurs grâce à la politique économique suivie depuis plus de dix ans de soutien aux entreprises en favorisant l’offre.
La réalité n’est pas aussi brillante. Si la France reste largement en tête pour le nombre de projets, ceux-ci sont en baisse par rapport à 2023, comme dans les autres pays mais surtout sont essentiellement constitués d’extensions d’installations existantes et sont peu créateurs d’emplois (30 en moyenne) avec au total 29 000 postes nouveaux, chiffre en diminution de 29% sur un an. Les projets sont en net recul dans l’industrie mais en hausse dans l’énergie. Les annonces faites à la veille des réunions de Versailles peuvent impressionner par leur montant mais les projets s’étaleront sur plusieurs années et l’expérience passée montre aussi que certains ne seront pas réalisés.
La France reste donc un pays attractif grâce à sa position géographique, la qualité des infrastructures de transport, facteur essentiel pour les chaînes d’approvisionnement et l’existence d’une main d’œuvre qualifiée et de chercheurs de haut niveau capables d’apporter leurs compétences en matière d’innovation. Les commentaires comme les propos du chef de l’Etat attribuant cette attractivité à la réussite de la politique économique qu’il mène depuis huit ans et à laquelle il a participé dans le gouvernement précédent son élection, sont pourtant très discutables, ne serait-ce que parce qu’aucun des résultats relatifs à la croissance, à l’emploi ou surtout aux échanges extérieurs ne permet d’afficher une telle satisfaction.
La politique économique, c’est l’action menée par un Etat pour remédier aux déséquilibres que les mécanismes de marché n’ont pu rétablir. Keynes fut l’un des premiers à faire le constat de cette carence et il recommanda, pour atténuer les conséquences de la crise de 1929, d’utiliser le budget, en augmentant les dépenses publiques afin de soutenir la reprise de l’activité. Son grand concurrent, sur le plan théorique, fut Milton Friedman qui lui, voyait dans la politique monétaire, à travers le niveau des taux d’intérêt et la création de monnaie ou au contraire, ses restrictions, l’outil privilégié entre les mains des Etats.
L’ouverture des marchés et la mondialisation ont constitué un facteur nouveau générateur de déséquilibres. Est apparue alors la nécessité, en cas de déficits extérieurs trop prononcés et de croissance insuffisante, de soutenir les entreprises pour qu’elles retrouvent leur compétitivité. En France, le premier exemple fut donné en 1982 lorsqu’après les nationalisations, l’Etat a offert des moyens de financement privilégiés aux entreprises en difficultés pour qu’elles se restructurent et qu’elles disposent des moyens pour moderniser leur appareil de production. L’argent de Keynes fut alors mis du côté de l’offre mais de façon ciblée, comme instrument de politique industrielle. 20 ans après, les échanges extérieurs étaient revenus à l’équilibre.
Mais ce redressement à été remis en cause par la politique de délocalisation et d’acquisitions coûteuses à l’étranger de la part de certains grands groupes au premier rang desquels figurait Renault avec comme argument le coût trop élevé du travail en France. A été alors mise en place une politique d’allègements des charges fiscales et sociales des entreprises, qui, à la différence de l’action menée au début des années 80 n’était pas ciblée et n’était pas assortie de conditions. Cette analyse était d’ailleurs discutable puisque de très importants écarts existaient dans les performances des différentes branches industrielles alors qu’elles étaient soumises aux mêmes charges en matière de prélèvements sociaux.
A d’abord été instauré le crédit d’impôt-recherche, une niche fiscale qui consistait à déduire de l’impôt dû par l’entreprise ses dépenses de recherche-développement. Son coût est estimé aujourd’hui à près de 9 milliards d’euros, alors qu’il n’était assorti d’aucune obligation de résultat et qu’il pouvait profiter à toute entreprise qui en ferait la demande, qu’elle soit soumise ou non à la concurrence internationale. Le contrôle de la réalité de l’effort de recherche était en outre très difficile à effectuer.
Mais la mesure la plus significative, toujours non assortie contreparties, fut la création du CICE accordé à toutes les entreprises quelque soit leur secteur d’activité. Il faisait suite au rapport demandé en 2012 à Louis Gallois sur la compétitivité. Mais celui-ci avait concentré ses réflexions sur l’industrie. Le CICE a été ensuite transformé en allègement définitif de cotisations, s’appliquant lui aussi à toutes les entreprises. Mais celles exposées à la concurrence internationale comme l’industrie ou les services liés au tourisme, ne représentent qu’au maximum 25% du PIB du pays. Cela veut dire que 75% des allègements consenties n’ont eu aucune conséquence sur la compétitivité, les grands bénéficiaires étant le secteur financier, la Poste et les supermarchés.
Ces allègements, chiffrés à plus de 50 milliards par an, ont constitué le principal facteur d’accroissement des déficits publics et de la dette. Des hausses d’impôt sur les ménages furent mises en place pour y remédier, ce qui a pesé sur la croissance à l’époque mais elles n’ont contribué que partiellement à combler les pertes de recettes. Une nouvelle étape a été franchie, toujours sans aucune contrepartie demandée, avec la baisse de l’impôt sur les sociétés ramenée à 25% contre 33% auparavant.
Le gouvernement aujourd’hui persiste et attribue à ses choix de politique économique ce qu’il considère comme des réussites. Mais la réalité est bien différente. Jamais la croissance française n’a été aussi faible, le déficit commercial aussi lourd et la situation des finances publiques aussi inquiétante. Pire, les décisions en matière de fiscalité des gouvernements successifs ont accru les inégalités. La « flat tax » a réduit l’imposition des contribuables ayant des revenus supérieurs au seuil d’imposition de 30% comme la suppression de la taxe d’habitation qui a coûté au total près de 20 milliards a bénéficié aux 20% des ménages les plus aisés à hauteur de 8 milliards.
Comme cette politique n’exerçait aucun effet positif sur la croissance en France, les entreprises n’ont pas utilisé les nouveaux moyens mis à leur disposition pour investir et créer des emplois mais ont simplement accru leurs marges. En 2024, le taux de marge a atteint 32,2% et le taux d’autofinancement 87,1% après un niveau record de 95,8% en 2023. Au lieu, conformément aux objectifs affichés et au mérite attribués à la politique de l’offre, de rétablir les graves déséquilibres qui affectent l’économie française, cette politique a essentiellement profité aux actionnaires. Les entreprises ont distribué en 2024 un niveau record de dividendes (72,8 milliards d’euros soit +8%) et procédé à des rachats d’actions à hauteur de 25 milliards.
Tout s’est passé comme si depuis près de quinze ans l’action de l’Etat avait profité aux actionnaires et non aux salariés dont le pouvoir d’achat n'a que faiblement augmenté.Les conséquences de cette politique dont la France n’a pas eu le monopole, ont été lourdes en Europe mais aussi aux Etats-Unis avec l’élection de Donald Trump. La montée des inégalités au détriment des classes moyennes a profité partout aux partis extrémistes. Comme la gauche, en France ainsi qu’en Allemagne, y avait été associée et l’a même parfois initiée comme en France en 2013, elle en a été la première victime.