Ce premier trimestre de l’année 2016 s’achève donc bien mieux qu’il n’a commencé. Infirmant une fois de plus les analyses et les prévisions de la plupart des économistes, le monde n’a pas été frappé par le dysfonctionnement majeur d’un pays ayant des répercussions au-delà de ses frontières. Il n’y a pas eu davantage de récession parmi les grandes économies développées et la croissance s’est poursuivie, mais à un rythme inférieur à ce qui serait nécessaire pour résorber les déséquilibres nés à la suite de la crise de 2007-2008, le chômage chez les uns, l’endettement excessif chez les autres.
L’économie chinoise continue sa route. La Bourse de Shanghai regagne peu à peu le terrain perdu et a franchi à nouveau le seuil symbolique des 3000 points. La correction des excès de la spéculation a été sévère. Les tentatives d’intervention des autorités ont été maladroites et ont contribué à accroître la volatilité du marché mais les leçons semblent avoir été tirées. Le Yuan est de nouveau stable et sa parité, comparée non au seul dollar mais à l’ensemble des grandes devises, a finalement été peu modifiée. Les interventions sur le marché des changes ont apparemment cessé. Les propos sans ambiguïté du gouverneur de la Banque Populaire de Chine, Zhou Xiaochuan, ont convaincu : le gouvernement chinois n’était pas en train de préparer une « guerre des monnaies ». Mais il a adressé une mise en garde aux entreprises chinoises qui se sont lancées dans une frénésie d’acquisitions à l’étranger depuis le début de l’année, plus de 100 milliards de dollars, pour profiter de la baisse des marchés d’action. La présentation du XIIIème Plan, la feuille de route du pays pour les prochaines années, a aussi contribué à calmer les inquiétudes. Le profil de l’économie chinoise va évoluer. Son objectif de croissance affiché se situera entre 6,5 et 7%. Qualifié par certains comme « le plus faible depuis trente ans », il constitue néanmoins une performance remarquable du fait de la taille qu’a atteinte la Chine, qui continuera donc à exercer un effet d’entrainement significatif sur l’économie mondiale.
Côté américain, là aussi, c’est la continuité. Les problèmes demeurent, le double déficit, extérieur et budgétaire perdure, surtout si l’on tient compte des collectivités locales dont l’endettement atteint 3700 milliards, l’épargne nationale est trop faible et l’endettement privé atteint des records. Il se concentre sur les jeunes générations avec des crédits à rembourser pour payer leurs études à hauteur de 1300 milliards et sur les entreprises qui n’ont pas constitué de provisions suffisantes face à leurs engagements de retraite. C’est une « bombe à retardement. Autre facteur de déséquilibre, la très forte hausse des inégalités depuis la crise. Mais, à la différence de l’Europe, ce n’est pas vécu aux Etats-Unis comme un handicap, mais comme la contrepartie du rêve américain. Et cela n’a pas les conséquences politiques que l’on pourrait imaginer ici, comme en témoigne la popularité de Donald Trump. Cette situation générale n’inquiète donc pas les autorités monétaires. Sagement, la Federal Reserve a remis à plus tard tout durcissement significatif de sa politique. Il y a quelques mois, un geste analogue avait déclenché une vague d’inquiétudes et une chute de Wall Street. Les économistes y voyaient la traduction des doutes qui pesaient sur la santé de l’économie américaine. L’expérience a montré que ce n’était pas le cas. La croissance n’est certes pas flamboyante mais l’économie crée des emplois à un niveau suffisant sans déclencher de pression inflationniste. Un resserrement significatif est donc inutile. Et le marché l’a compris. Le dollar a cessé de s’apprécier et le Dow Jones terminera le trimestre en ayant retrouvé son niveau du début de l’année et effacé la chute de près de 15% intervenue entretemps.
L’Europe ne va pas trop mal non plus. Elle pourrait certes aller beaucoup mieux, ce qui explique la désaffection croissante des peuples. Les élections régionales allemandes du 13 mars dans trois länder en ont une fois encore apporté la preuve. Mais le discours catastrophiste de ces dernières années n’a plus de raisons d’avoir cours. Les pays qui avaient été les plus touchés par la crise de l'euro, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande recollent au peloton. Ceci étant, toute comparaison avec les pays qui avaient résisté, comme la France et l’Allemagne, n’a aucun sens, notamment sur le plan de la croissance et de l’emploi. Nos systèmes de protection sociale, tant décrié aujourd’hui par certains, même chez ceux qui se disent « de gauche », avaient constitué un amortisseur efficace. Les « réformes » intervenues dans les pays les plus touchés avec des transferts financiers publics massifs, ont permis de réparer en partie les errements, notamment dans le domaine bancaire ou dans l’immobilier, qui les avaient conduit au bord de la faillite. Mais ils ne sauraient constituer un exemple. Ils n’ont fait que corriger des situations spécifiques et toute transposition à la France, par exemple, ne relève que du jeu politicien.
L’économie française commence, elle aussi, certes timidement, à aller un peu mieux. Après quatre années de stagnation, une croissance supérieure à 1%, telle qu’elle se dessine pour 2016, est certes une bonne nouvelle. Mais il n’y a pas de quoi pavoiser. Elle sera insuffisante pour faire baisser significativement le chômage et, au regard des performances passées, dans un contexte international favorable, elle sera très en dessous de ce que l’on pourrait espérer. Quant à l’autre objectif du gouvernement, le redressement de la compétitivité des entreprises, il n’est toujours pas atteint. Les échanges extérieurs industriels, malgré la baisse de l’euro, restent lourdement déficitaires, à la différence de l’Allemagne, bien sûr, mais aussi de l’Italie. Et le rebond de l’investissement est modeste par rapport à ce qu’on aurait pu attendre avec les transferts fiscaux intervenus depuis près de trois ans et des taux d’intérêt quasiment nuls.
La consommation et les transactions immobilières en bénéficient davantage. La nouvelle mode de la location qui se substitue à l’achat de véhicules neufs est la conséquence de la baisse des taux. Mais elle profite au moins autant aux véhicules fabriqués à l’étranger qu’à ceux produits dans l’hexagone. Les consommateurs ne semblent pas avoir compris que les véritables acteurs, dans l’évolution de l’emploi, ce sont eux, et pas les responsables politiques. Le déficit de la branche automobile s’est encore accru en 2015. En revanche, les débats anxiogènes sur la sécurité et la diminution des protections des salariés ne font évidemment rien pour stimuler les comportements des agents économiques. Le secteur de la construction, lui, va un peu moins mal, grâce, enfin, au développement des logements sociaux. La mise à disposition des réserves foncières de l’Etat et des collectivités publiques commence à produire ses effets. Mais la forte hausse des crédits immobiliers ne doit pas faire illusion. Elle résulte pour beaucoup de la renégociation des prêts en cours pour bénéficier de la chute des taux d’intérêt. Mais cela est bon pour le pouvoir d’achat des ménages endettés.
Au total, et même si les risques économiques et les crises politiques dans le monde n’ont pas, loin s’en faut, disparu depuis le début de l’année, les anticipations très négatives qui s’étaient faites jour ont été infirmées par les faits. La théorie des anticipations vérifiées qui veut que les prévisions soient auto-réalisatrices a été mise en défaut. A quand des prévisions optimistes, pour que l’on teste le phénomène dans l’autre sens ?