La France, selon les chiffres de l’Agence France Trésor, a émis au premier trimestre 93 milliards de bons du Trésor à 3 mois, 6 mois et un an à un taux négatif de 0,10% en moyenne. Les souscripteurs verseront donc à l’Etat près de 100 millions d’euros d’intérêt cette année si, ce qui est pratiquement acquis, les taux restent à ce niveau jusqu’en décembre. La France a aussi émis pour 66 milliards d’obligations à moyen et long terme, soit plus du tiers de son programme pour l’année au taux moyen de 0,44%. Pour l’ensemble de la dette négociable de l’Etat, soit 1530 milliards, le taux moyen constaté en 2014 était de 2,85%. Le coût réel de la dette depuis le début de l'année est donc six fois plus faible.
Un exemple permet de mieux se rendre compte des conséquences budgétaires de la baisse des taux. Le 25 octobre 2016, l’Etat remboursera un emprunt émis au taux de 5% d’un montant de 29 milliards. Chaque année qu’a duré cet emprunt, l’Etat a ainsi dû verser 1,5 milliard d’intérêts. Quand il refinancera cette dette, si les taux actuels se maintiennent, il ne devra plus payer que 150 millions par an, soit dix fois moins, avec une économie, chaque année, sur toute la durée de l’emprunt d’ 1,35 milliard. Au fur et à mesure que seront amortis les emprunts passés, et tant que durera cette situation de taux voisins de zéro, les économies, qui se cumuleront, permettraient de réduire jusqu'à quinze à vingt milliards par an, la charge de la dette publique. D’où trois questions : pendant combien de temps, les taux vont-ils rester aussi bas ? Pourquoi la France en bénéficie-t-elle ? Et comment l'ensemble de l'économie peut-elle tirer profit de cette situation exceptionnelle ?
La réponse à la première question est la plus simple : au moins jusqu’à la fin de l’année 2016, puisque la BCE a fixé cette échéance pour son programme de rachat de dettes. Les traités lui interdisant de souscrire directement à des émissions de titres d’Etat, Mario Draghi les a habilement contournés en achetant sur le marché secondaire les dites obligations publiques. Mais en réalité, cela devrait durer bien plus longtemps. D’abord l’échéance fixée par la BCE est « a minima » et rien ne l'empêche de poursuivre cette expérience. Le « QE » américain dure depuis plus de six ans, et le Japon, qui n’est certes pas un exemple, bénéficie de taux quasiment nuls depuis vingt ans. Ensuite, d’autres dispositions jouent en faveur de la baisse des taux des dettes publiques : la réglementation bancaire (Bâle III) et prudentielle (Solvency 2 qui doit entrer en vigueur à la fin de l’année) incite les banques et les compagnies d’assurances à détenir des obligations d’Etat, au détriment, ce qui est absurde mais c’est comme cela, du financement de l’économie réelle. elle doivent donc en acheter, ce qui accroit la demande et fait baisser les taux. Cette réglementation n’est pas limitée dans le temps. Les investisseurs en sont d’ailleurs convaincus puisqu’ils ont souscrit à hauteur de 3,2 milliards à une adjudication d’obligations françaises à échéance 2018 portant un taux d’intérêt de …0%.
La deuxième question, pourquoi la France continuerait-elle à en bénéficier, est plus sujet à controverse. On connait l’argumentation : cette situation est fragile, le taux d’endettement de la France est excessif et le jugement des marchés peut s’inverser du jour au lendemain. Cette stratégie du déni qui se croit efficace pour lutter contre les déficits, a perdu une bonne part de sa crédibilité : plus les déficits se creusaient, plus les taux baissaient ; surtout, elle fait l’impasse sur le fait que le jugement des investisseurs est toujours relatif. En comparaison avec les autres grands pays, la solvabilité de la France se situe tout en haut de l’échelle du fait d’une situation démographique saine et d’un taux d’épargne financière des ménages parmi les plus élevés au monde. C’est la conjugaison de ces deux facteurs qui explique, n’en déplaise aux Cassandres, que la France bénéficie et continuera de bénéficier de conditions de financement favorables. Mieux vaudrait employer d’autres voies pour lutter les déficits publics, comme la réduction du nombre excessifs d’élus, d’organismes publics et de collectivités locales, qui aurait certainement un effet plus positif sur la croissance que l’augmentation du nombre de dimanches où les grandes surfaces sont ouvertes.
La troisième question est la plus importante. Comment faire bénéficier l’économie de cette baisse des taux d’intérêt ? La stagnation actuelle résulte de la chute des investissements que ne parviennent à compenser, ni les exportations malgré la baisse de l’euro, ni la consommation des ménages qui reste faible du fait du climat dépressif engendré par la hausse persistante du chômage. Qui va investir en l’absence de clients, et alors que les banques sont incitées à réduire leur exposition aux entreprises ? Qui va s’endetter pour acquérir un logement, alors qu’il risque les pires ennuis s’il perd son emploi ? Le gouvernement vient de découvrir que l’investissement était le point faible de l’économie française. Alors qu’attend l’Etat, directement ou par l’intermédiaire des entreprises ou des entités qu’il contrôle, pour donner l’exemple ? S’agissant d’investissement à long terme, un financement à taux quasiment nul est une chance inespérée.
La région de Saint-Nazaire connait, c’est rare en France, un véritable renouveau industriel. Va-t-on longtemps encore tergiverser pour la doter de l’aéroport (Notre-Dame des Landes) qui lui donnerait l’attractivité internationale qui lui manque ? EDF exporte son électricité. Pourquoi limiter ses capacités, quand toute nouvelle centrale nucléaire permettrait d’augmenter ses exportations, et de réduire un déficit commercial qui affecte notre crédibilité en Europe ? Toulouse aimerait, entre autres capitales régionales, être relié au réseau TGV ? Pourquoi hésiter ? La France prétend être une grande puissance maritime du fait de l’étendue de ses eaux territoriales. Mais nos ports ne disposent pas des infrastructures qui les rendraient attractifs, ce qui profite à Anvers, à Rotterdam et aux routiers polonais et roumains qui traversent notre territoire à destination de l’Espagne et de l’Italie. Offrir au Havre, à Boulogne et à Bordeaux les équipements qui leur font défaut serait un puissant stimulant pour l’activité régionale. Enfin, ne pas avoir trouvé les moyens, pour financer les travaux d’isolation dans les logements des parcs sociaux et privés est consternant. Pourquoi ne pas affecter les économies résultant de la baisse de la charge de la dette à des subventions en faveur des logements et des locaux les plus énergivores et supprimer le système inefficace de « prêts à taux zéro » auquel personne ne prête ? Et si M. Juncker veut participer à ce plan d'investissement, il sera certainement le bienvenu.
La gratuité de l’endettement public est une bonne nouvelle à condition de sortir du déni, qui conduit tout droit à la stagnation « à la japonaise », et de faire preuve de volontarisme dans la conduite de la politique économique et de discernement en finançant de bons projets d’investissement. C’est à ce prix que le gouvernement peut regagner la confiance des français. Mais le temps presse car le calendrier est serré.