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Le blog d'Alain Boublil

 

Brésil : la série noire

Rien ne va plus au Brésil : croissance en panne, inflation en hausse, scandales à répétition, dégradation par Moody’s de Petrobras, la première entreprise du pays. Telle est la situation à laquelle est confrontée la star des Brics, concept inventé par Goldman Sachs il y a dix ans pour caractériser les nouvelles locomotives de l’économie mondiale : B comme Brésil, R comme Russie, I comme Inde, C, bien sûr, comme Chine et, ajouté par la suite pour ne pas oublier le continent africain, S comme South Africa. Le concept n’a pas survécu à la crise. Seule la Chine poursuit sa route, à un rythme certes moins élevé. Rétrospectivement, ce n’est pas  étonnant, tant le profil de ces pays était différent. Mais sur le plan marketing, pour vendre des produits financiers nouveaux adossés à des pays émergents, c’était une idée très brillante.

La principale déception vient du Brésil. Le pays a remarquablement assuré sa transition démocratique, après une histoire hachée par les coups d’Etats et l’hyperinflation. L’élection de Lula en 2002 a consolidé le régime en montrant que l’alternance politique était entrée dans les mœurs. Et, à partir de 2004, l’économie brésilienne a accéléré, ce qui l’a fait entrer dans le club fermé des pays sélectionnés par la banque américaine. La croissance s’est même emballée au point que par le jeu de l’augmentation de la production et de la réévaluation de sa monnaie, le réal, le Brésil devenait en 2011 la sixième économie mondiale, dépassant le Royaume-Uni, affaibli par la crise financière, et talonnait la France.

Le pays vit une sorte d'état de grâce. Il s’est vu confier l’organisation de la Coupe du monde de football pour 2014 et des Jeux Olympiques pour 2016. Nul ne doute que ces deux manifestations seront l’occasion de montrer, à la face du monde, les progrès accomplis. En même temps, un gisement géant de pétrole en eau profonde a été découvert  au large des côtes, dans le sud. Petrobras  annonce des perspectives de production colossales et un programme d’investissement pharaonique, près de 300 milliards de dollars sur six ans. Le Brésil bénéficie aussi de la hausse des prix du minerai de fer et des denrées agricoles, du fait de l’accélération de la demande chinoise. Les matières premières représenteront jusqu’à 60% des exportations.

Un homme, Eike Batista, devenu en moins de dix ans la première fortune du pays, symbolise cette époque. Avec le soutien des autorités qui lui délivrent les autorisations et des banques qui le financent, il construit un groupe qui va de l’exploration pétrolière et gazière à la logistique et à l’ingénierie en passant par l’exploitation d’hôtels de luxe et l’organisation de manifestations sportives. Au sommet de son apogée, le réseau de sociétés, qu’il a, pour la plupart d’entre elles introduites en bourse, et qui comportent toutes  un « X » dans leur acronyme, pèsera plus de 10 milliards de dollars. Le groupe s’écroule en 2013 quand il apparait qu’ OGX, en charge de l’exploration pétrolière, ne tiendra pas ses promesses.

Le rêve brésilien prend fin avec le ralentissement de la demande chinoise qui provoque la baisse des cours des matières premières, laquelle précédera de peu celle des prix du pétrole et du gaz. Au moment où l’économie mondiale repart, sous l’impulsion américaine, l’économie brésilienne cale : la croissance est quasiment nulle en 2013 et 2014 et le consensus des économistes prévoit une récession de 0,6% en 2015. Entretemps, le réal a perdu de sa superbe et a été dévalué de 16 % par rapport à l’euro et de 30% par rapport au dollar, se retrouvant au plus bas depuis dix ans face à la devise américaine. Ceci n’est pas sans conséquences sur l’inflation, qui  dépasse 8%, ce qui a conduit la banque centrale à relever ses taux d’intérêt jusqu’au niveau extravagant, pour nous, vieux pays européens, de 12,75%.

La chute des cours du pétrole n’arrange rien : les fameux gisements découverts par Petrobras nécessitent des investissements dont la rentabilité devient  problématique. En prime, le pays est confronté à une sécheresse record et comme près des deux tiers de la production  est fournie par des barrages, la pénurie d’électricité menace, avec des coupures à la clé dans les grands centres industriels et urbains du sud du pays. Difficile à assumer pour un pays à qui on attribuait un avenir économique flamboyant. On découvre alors une de ses faiblesses : son incapacité à atteindre les objectifs trop ambitieux qu’il s’est fixés et que les observateurs ont eu le tort de croire.  

Au contexte économique tendu, s’ajoute le scandale de corruption et de détournement de fonds qui vise Petrobras, et affecte la classe politique jusqu’à la présidente elle-même, Dilma Rousseff. Elle dirigeait l’entreprise au moment des faits qui font l’objet aujourd’hui d’une enquête judiciaire. Là-dessus, le nouveau ministre des finances, Joaquim Lévy, face aux dérapages budgétaires, a préparé un plan d’austérité que les élus de sa propre majorité contestent, on se croirait en France ! Récession économique, dysfonctionnement des services publics et affaiblissement du pouvoir politique. Et pourtant, que d’atouts inexploités !

Malgré une nature prodigieuse, des matières premières en abondance, une richesse culturelle exceptionnelle par sa diversité, avec ses architectes, ses designers, ses écrivains et sa musique que la planète entière lui envie, le Brésil peine à s’imposer dans la mondialisation. Il a fait à tort, le pari du protectionnisme, ce qui a paralysé son développement industriel, et sa classe politique n’a pas su élaborer et proposer à son peuple une vision adaptée au monde ouvert  d’aujourd’hui. A part quelques exceptions, Embraer dans l’aéronautique ou Oderbrecht dans la construction, aucun grand groupe brésilien ne s’est imposé sur les marchés mondiaux, au-delà de la production et de l’exportation de  matières premières. La créativité est là, il suffit de parcourir les rues de Rio et de Sao Paulo, pour s’en assurer, par exemple dans  l’ameublement ou l’habillement, mais aucune marque brésilienne n’est connue en dehors de ses frontières. Quant au tourisme, qui aurait pu et dû constituer un facteur de croissance et une source d'emplois, avec un territoire immense et quasiment vierge, il ne démarre pas et la balance touristique est même, c’est un comble, déficitaire : il y plus de brésiliens qui passent leurs vacances à l’étranger qu’il n’y a de visiteurs dans le pays, faute d’infrastructures et de services adaptés.

Le pays traverse donc une mauvaise passe. Les entreprises françaises qui y investissent doivent en être conscientes et faire preuve de prudence. A cet égard, il est peu probable que le scandale Petrobras reste circonscrit à des personnalités ou à des entreprises locales. Mais le Brésil rebondira tôt ou tard. C’est pourquoi, pour être présent au bon moment, il convient de suivre la situation de près et de témoigner notre confiance à ce grand peuple qui a toutes les qualités pour que son pays retrouve sa place dans l’élite économique mondiale, une fois acté le retour à des pratiques commerciales saines et opérés, les indispensables changements de caps économiques.