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Le blog d'Alain Boublil

 

Keynes, reviens, s'il te plait

Les mesures qu’a annoncées Emmanuel Macron pour tenter de calmer le profond mécontentement qui se manifeste à travers les « Gilets jaunes » répondent toutes à la même logique : augmenter le pouvoir d’achat des salariés dont la rémunération est inférieure à la moyenne. Ces augmentations ou ces primes seront financées en partie par l’Etat puisqu’elles ne sont pas imposables ou résultent d’une hausse de primes existantes assorties de la suppression des charges sociales. Une faible partie restera à la charge des entreprises. L’objectif est d’atténuer les tensions en réduisant les inégalités mais la principale conséquence sera une relance de la consommation. Jusqu’à présent la stratégie économique du gouvernement et de ses prédécesseurs depuis plusieurs années était de favoriser les entreprises par le biais de réductions d’impôt. Keynes serait-il de retour ?

L’économiste anglais a marqué le XXème siècle au même titre qu’Adam Smith et David Ricardo avaient transformé la réflexion économique au XIXème siècle. Fonctionnaire au ministère des Finances à Londres, il participe à la négociation du Traité de Versailles mais il démissionne, en désaccord avec le gouvernement car il estime que le montant des dommages imposés à l’Allemagne est excessif et dangereux pour l’avenir. Son premier livre, « Les conséquences économiques de la paix », alertent sur les risques qu’ils font courir non seulement au pays sanctionné mais aussi à l’économie mondiale et à la paix. Ses publications suivantes attireront l’attention du président Roosevelt qui s’en inspirera pour concevoir le « New Deal ». Cette nouvelle politique économique aura permis aux Etats-Unis de sortir de la pire crise qu’ait jamais connue le pays. Elle rentrera dans l’histoire avec le nom de son inspirateur.

Sa pensée sera souvent caricaturée et présentée comme une politique de relance par la dépense  publique aboutissant à d’autres formes de déséquilibres dommageables. Le meilleur exemple de cette caricature est le jugement porté pendant longtemps sur la politique initiée par la gauche en 1981 et qui aurait provoqué un déséquilibre commercial massif et forcé le gouvernement à des dévaluations puis à l’adoption d’un plan de rigueur. On sait aujourd’hui qu’il n’en fut rien. L’aggravation du déficit commercial de la France entre 1981 et 1982 ne fut pas causé par la relance mais par le hausse massive du dollar, monnaie dans laquelle étaient libellées nos importations de pétrole, elle-même résultant de la politique restrictive de Paul Volcker, alors président de la Réserve fédérale, se traduisant par des taux d’intérêt astronomiques. Mais l’image a perduré. Les politiques keynésiennes aboutiraient à passer d’un déséquilibre à un autre mais pas à rétablir les équilibres. D’où le débat avec les monétaristes qui, eux, sous l’influence de Milton Friedman, voyaient dans la politique monétaire l’outil approprié. Et on prit l’habitude d’opposer les « économistes d’eau de mer », parce que les universités keynésiennes étaient situées au bord de l’océan, en Californie ou à Boston aux économistes « d’eau douce » puisqu’ils étaient basés à Chicago au bord d’un lac.

La pensée de Keynes était bien plus profonde et c’est pour cela qu’elle est d’une grande actualité et qu’il est contre-productif de la caricaturer. Le raisonnement de Keynes, qui a été validé par l’histoire, c’est que le marché ne peut pas toujours tout seul rétablir les équilibres macroéconomiques, notamment en ce qui concerne l’emploi et que c’est à l’Etat d’intervenir sous différentes formes. Il a ainsi inventé le concept de politique économique. Si les principes énoncés dans la théorie générale qu’il publiera bien après la crise font toujours l’objet de débats, sur le fond il a eu raison comme quand il s’inquiétait dès 1919 des risques que faisaient courir à l’Europe les dommages imposés par le traité de Versailles. C’est bien pourquoi, dès la fin de la 2ème guerre mondiale, et pour que cela ne recommence pas, tous les pays, sous des formes adaptées à leur culture politique ont adopté ou renforcé des systèmes de protection sociale et ont utilisé les outils monétaires et budgétaires à leur disposition pour atteindre leurs objectifs de croissance.

Le débat porte aujourd’hui sur les formes de l’action publique, entre la politique de l’offre et la politique de soutien de la demande. On peut très bien injecter « l’argent de Keynes » du côté de l’offre, mais à condition que cette injection soit ciblée et conditionnelle. Les temps où les profits d’hier font les investissements d’aujourd’hui et les emplois de demain sont révolus et la France est en train de le vérifier, ce qui n’est pas sans lien avec la crise que traverse le pays.  Les profits, pour l’essentiel servent à financer des acquisitions et à rémunérer les actionnaires et les dirigeants. La dégradation des échanges extérieurs allant de pair avec la stagnation du pouvoir d’achat, de l’emploi et de la croissance en France en témoigne. Ce ne sont pas les salariés modestes qui achètent des voitures de luxe, l’un des principaux postes de notre déficit commercial en produits industriels.

Le virage amorcé par le gouvernement va dans la bonne direction mais il est insuffisant car il n’est pas assumé et se heurte aux tabous budgétaires. Pourtant l’élasticité des dépenses de consommation à l’augmentation du pouvoir d’achat est bien plus élevée que celle de l’investissement et de l’emploi à la hausse des marges des entreprises. L’expérience de ces dix dernières années le montre bien. Les réductions de charges et d’impôt des entreprises ont contribué à l’augmentation de l’endettement public parce qu’elles n’ont pas généré les rentrées fiscales et sociales de nature à les compenser. C’est pourquoi il faut abandonner cette voie et réorienter la politique économique dans le sens amorcé par le gouvernement et sans complexe.

Restera bien sûr la question de Bruxelles et du déficit momentané généré par ce changement de politique. Mais l’accélération de la consommation entraine plus de croissance donc plus de recettes fiscales que l’augmentation des marges des entreprises surtout quand celle-ci s’accompagne, ce qui est le cas en France aujourd’hui d’une réduction de l’impôt sur les sociétés. Cette politique est  bien plus efficace pour le rétablissement des finances publiques que ce qui a été fait depuis 2013. Mais elle place le consommateur devant ses responsabilités. La mondialisation est irréversible. Ceux qui sont dans le déni le subissent à leurs dépens. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, le déficit commercial américain s’est accru. Mais on ne peut pas faire le procès des « élites mondialisées » et en même temps ne pas se préoccuper de l’origine des produits que l’on achète, du lieu de ses prochaines vacances ou du comportement fiscal du café où l’on se retrouve en famille ou avec ses collègues.

Keynes a démontré la nécessité de l’intervention de l’Etat pour rétablir les équilibres économiques. Contrairement aux idées reçues, il n’a pas proposé de recette universelle. La politique choisie dépend, à un moment donné, de la situation particulière du pays concerné. Le déficit de pouvoir d’achat, de croissance et de recettes fiscales et sociales de la France a une cause bien définie : le choix au mauvais moment de privilégier les marges des entreprises sans se préoccuper de leurs capacités à employer ces ressources nouvelles au service des objectifs annoncés. Et, quand de surcroit l’Etat est actionnaire d’une entreprise, il ne saurait se dispenser de vérifier que ces ressources ne servent pas à des acquisitions ruineuses à l’étranger ou à des délocalisations désastreuses pour l’emploi. L’action publique forme un tout. L’une de ses principales qualités est sa cohérence.              

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