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Le blog d'Alain Boublil

 

Dix ans après

Il y a dix ans la faillite de la banque américaine Lehmann Brothers déclenchait la plus grande crise financière de l’après-guerre et une sévère récession qui allait affecter tous les pays développés. Les commentaires abondent sur les responsabilités et l’efficacité des mesures adoptées depuis pour éviter que se reproduisent de tels désordres. Malheureusement, la date choisie montre que toutes les leçons n’ont pas été tirées et que la recherche des responsabilités sera forcément incomplète. Le point de départ de la crise ne fut pas la faillite de la banque d’affaires provoquée par le refus de la Réserve Federal Bank de New York de faire « tout ce qu’il fallait » pour l’éviter, mais le 9 août 2017, la fermeture par BNPParibas de deux fonds qui comportait des actifs provenant de la titrisation de prêts « subprimes » émis aux Etats-Unis. Ce jour-là, quand on demandait à un banquier, combien la banque avait perdu, il répondit : « nous ne savons pas et cela mettra beaucoup de temps avant que nous le sachions ». La crise venait vraiment de commencer.

Le déclenchement fut provoqué par la multiplication des défauts de paiements des ménages américains qui s’étaient endettés lourdement pour acquérir un logement et dont la situation financière, d’où l’expression « subprime », aurait dû dissuader les organismes de leur consentir ces prêts. Pour contourner ce risque, ceux-ci s’étaient empressés de loger ces créances très douteuses dans des véhicules qu’ils replaçaient sur les marchés financiers au travers d’opérations de titrisations. C’étaient ces titres qu’avaient acquis les fonds de BNPParibas afin de les revendre à ses clients. La prise de conscience de l’incapacité croissante des emprunteurs à rembourser leurs prêts provoqua des retraits massifs auxquels la banque répondit par la suspension de leur cotation. Le doute s’installa sur les marchés à l’égard des banques et de tous les émetteurs de produits sophistiqués comme ceux permettant de s’assurer contre les risques financiers (CDO et CDS).

La première victime sera la prestigieuse banque d’affaires new-yorkaise Bear Stearns en mars 2008. La Federal Reserve Bank de New York dût la renflouer avant qu’elle ne soit reprise par JP Morgan. Dix ans plus tôt, en septembre 1998, elle avait déjà forcé les banques à venir au secours du fonds LTCM pour éviter des faillites en chaine. En septembre 2008, la situation de Lehman Brothers est désespérée mais cette fois la Federal Reserve renonce à intervenir car les sommes en jeu sont dix fois plus importantes et la faillite est prononcée. La crise financière prend alors toute sa dimension. Du fait de l’internationalisation des marchés et des volumes  concernés, elle se répand hors des frontières américaines et revêt alors un caractère systémique. Chaque Etat, à partir de l’automne 2008  prendra des mesures financières et budgétaires massives pour soutenir son économie. La Chine avait pressenti ce qui allait se passer et dès le mois de juillet avait lancé un vaste plan de relance qui permettra au pays de ne subir qu’un simple ralentissement. Pour les autres, ce sera, en 2009, la plus profonde récession de l’après guerre.

Le débat sur les responsables de la crise n’est pas clos aujourd’hui. Il s’est concentré sur la dénonciation du « monde de la finance », sur ses excès, sur la complexité volontaire de ses activités pour échapper au contrôle des autorités chargées de le réguler. Depuis, des mesures importantes ont été prises pour mieux encadrer les comportements et de nouvelles normes internationales ont été adoptées, les plus importantes étant édictées par le Banque des Règlements Internationaux et s’imposent à tous. Chaque Etat les a adaptées, parfois en les durcissant, à sa propre situation. Même si aux Etats-Unis, on songe à revenir en arrière, avec notamment la remise en question de la loi Dodd-Frank, la prise de conscience des risques associés aux pratiques bancaires et financières est désormais ancrée dans les esprits.

Il n’en va pas de même de la réflexion économique qui fut profondément défaillante et incapable de lancer les alertes nécessaires face aux risques que faisait prendre l’évolution de l’économie américaine. La reine d’Angleterre elle-même lors d’une visite à l’Université de Cambridge en 2009 posa la question qui fâche aux économistes : « Pourquoi n’avez-vous rien vu venir ? ». A la veille de la crise, l’économie américaine avec une croissance plus forte que celle des autres pays et un chômage très faible fait figure d’exemple. Pourtant cette prospérité est « illusoire et précaire » (1). La croissance est élevée mais la production n’est pas payée. Elle résulte d’un accroissement malsain de l’endettement des ménages. Mais personne –ou presque- n’y prête attention et en tout cas pas les économistes. Leur discipline ne s’intéresse qu’aux flux et pas à la situation patrimoniale des agents économiques. C’est un peu comme si l’on jugeait la situation d’une entreprise sur son compte d’exploitation en ignorant son bilan. Celui de l’économie américaine, à la veille de la crise, est trop déséquilibré. C’est ce que les économistes, les médias et les hommes politiques qui s’appuient les uns sur les autres n’avaient pas vu. Dans la recherche des responsabilités les premiers ont une place au moins aussi importante que les dirigeants des institutions financières.

La question suivante, c’est bien sûr: « à quand la prochaine crise et où se déclenchera-t-elle?». Dans l’ordre croissant des risques, il y a d’abord les pays émergents. L’effondrement des devises et l’inflation galopante qui se développe au Vénézuela, et dans une moindre mesure en Argentine et en Turquie, inquiète. Le Brésil dans la perspective d’une crise politique majeure avec l’élection désormais probable de Bolsonaro, après l’interdiction faite à Lula de se présenter, constitue aussi une menace. Mais ces pays ne pèsent pas suffisamment pour présenter un risque systémique et provoquer des perturbations à l’échelle mondiale. Il y a ensuite la Chine, dont les performances font l’objet de nombreuses critiques avec notamment la hausse très importante de l’endettement public et privé. Mais la Chine de 2018 n’est pas les Etats-Unis de 2007. Le pays dispose de réserves de changes supérieures à 3000 milliards de dollars et d’un excédent structurel de ses échanges extérieurs, ce que d’ailleurs les Etats-Unis lui reprochent. Si un incident du type Lehman Brothers devait intervenir, Pékin a les moyens de le régler sans créer de dommages collatéraux et a sans aucun doute la volonté politique d’y parvenir.

Il y enfin la bulle technologique américaine. Les sociétés les plus valorisées sont souvent celles qui sont à la merci d’une évolution réglementaire : plate-forme en tous genres, réseaux sociaux, voitures autonomes ou électriques, notamment. Le niveau de leurs capitalisations leur confère un caractère systémique. La lourde chute, sur le marché de l’une de ces sociétés due à un changement de l’environnement réglementaire qui est au cœur de son « business model » entrainera des ventes massives de titres des autres et une dépréciation significative des marchés boursiers dans le monde occidental, comme lors de l’éclatement de la bulle Internet en 2000-2001. L’économie réelle, américaine d’abord puis en Europe et en Asie, sera inévitablement affectée. Il n’en faudra pas plus aux medias pour que le terme de « crise » revienne dans toutes les bouches et sous toutes les plumes.

Le monde est habitué aux crises. Les progrès accomplis à la suite de la dernière d’entre-elles rendent peu probable que le même type de désordre se produise à nouveau. Mais ils ne suffisent pas à nous protéger contre des déséquilibres aussi graves affectant d’autres activités.  

 

        (1) Voir : Alain Boublil "Le monde comme il est " Editions Le Rocher 2006. p.145 et s.

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