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Le blog d'Alain Boublil

 

Les paradoxes de l'économie française

L’économie française va un peu mieux depuis deux ans. Ce n’était pas très difficile après la  quasi-stagnation qu’elle avait connue entre 2012 et 2016. Mais cette amélioration est insuffisante pour redresser les différents déséquilibres qui la caractérisent. Le chômage reste élevé et les perspectives de croissance ne sont pas de nature à le faire reculer de façon significative. Le déficit commercial important constitue une anomalie dans la zone euro où l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie accumulent les excédents. Cette situation affaiblit l’image de la France, donc son influence en Europe. Enfin  le retour en dessous des 3% du déficit public ces deux dernières années a été insuffisant pour freiner l’augmentation de la dette. L’examen des comptes détaillés du 4ème trimestre que vient de publier l’INSEE  révèle en outre des situations paradoxales qui expliquent ces résultats insuffisants.

Premier paradoxe, si l’économie croît à un faible rythme et le chômage reste élevé, les ménages français n’ont jamais été aussi riches et ils continuent à s’enrichir. Ils sont même les plus riches parmi les pays européens ayant une population comparable, grâce à leur patrimoine immobilier. Près de 60% des ménages sont propriétaires contre 44% en Allemagne par exemple et la valeur de ce patrimoine y est bien plus élevée que chez ses voisins. Ils disposent aussi d’une abondante épargne financière à laquelle s’ajoute des droits à la retraite qui ne dépendent pas du rendement futur des fonds de pension comme en Allemagne ou de la capacité des entreprises à honorer ces droits comme en Angleterre et aux Etats-Unis. La  tendance récente, loin de s’inverser, s’accentue. Depuis l’automne dernier, la baisse de la taxe d’habitation et les décisions prises au mois de décembre pour faire face à la crise sociale qui affecte la France ont permis au pouvoir d’achat du revenu disponible brut de s’accroître, d’après l’INSEE, de 1,1% après avoir peu évolué depuis le début de l’année. Mais cette amélioration n’a pas profité à la consommation qui a stagné au 4ème trimestre. La baisse de 6,5% des recettes de TVA durant les deux premiers mois de 2019 montrent qu’il n’y a aucun signe de redressement.  Les Français n’ont pas davantage cherché à profiter des taux d’intérêt exceptionnellement bas pour acquérir un logement. Les mises en chantiers de logements neufs sont en baisse de 5% depuis six mois. Alors où est passé l’argent ? Dans l’épargne financière, dont le taux a atteint au 4ème trimestre le niveau record de 5,1% du revenu disponible brut, contre 4% traditionnellement. La réaction des Français aux mesures qui étaient censées leur donner du pouvoir d’achat et soutenir l’activité, a été une thésaurisation accrue, probablement due aux inquiétudes face à des réformes à venir visant toutes à fragiliser leurs droits sociaux.

Deuxième paradoxe, l’amélioration de la situation financière des entreprises grâce aux différentes mesures fiscales adoptées depuis cinq ans est significative mais elle ne s’est traduite ni par un progrès de leur compétitivité qui aurait entrainé la réduction du déficit extérieur, ni par une véritable reprise de l’investissement, mais au contraire, suivant une étude de Standard & Poors, par une augmentation de leur endettement brut qui a inquiété nombre de commentateurs. L’investissement des entreprises a cru de 3,9% en 2018 contre 4,4% en 2017. Mais il a été bien plus dynamique dans les services marchands (5,3% après 7%) que dans l’industrie manufacturière (2,3% après 3,7%), ce qui ne constitue pas un bon signal sur le plan du commerce extérieur. Les marges financières restent élevées autour de 32% comme le taux d’autofinancement en moyenne de 95,5% sur les deux dernières années. Comment expliquer alors la hausse exceptionnelle de leur endettement brut, passé de 135 à 175% du PIB en dix ans, quand on voit qu’en Allemagne il ne représente que 85% et en Italie 105% du PIB et que dans ce dernier pays il recule constamment depuis cinq ans ? La France se retrouve dans la situation d’un pays qui a fait des sacrifices financiers pour améliorer la situation de ses entreprises sans que le résultat corresponde aux attentes, ni en matière d’emploi, ni en ce qui concerne les exchanges extérieurs. En outre ses entreprises se sont massivement endettées. Les explications données sont riches d’enseignement.

Ces ressources financières empruntées n’ont pas toutes été dépensées puisqu’il s’agit d’un endettement brut. On est en présence d’un comportement nouveau, la thésaurisation à crédit, rendue possible par le niveau très bas des taux d’intérêt. Mais quand elles ont été dépensées, une grande partie ces ressources a servi à financer des investissements à l’étranger, à verser des dividendes et à procéder à des rachats d’actions. Parmi les entreprises qui ont eu le plus recours à l’endettement, figurent celles où l’Etat avait une participation au capital. EDF, SNCF Réseau et SNCF Mobilités, Renault, La Poste, Orange et Engie ont accumulé au total 275 milliards d’euros de dettes brutes. Si on revient sur le cas allemand, on peut ainsi mesurer la différence stratégique essentielle entre les entreprises des deux pays. Les groupes allemands ont investi chez eux et ont exporté. Les groupes français se sont endettés et ont investi à l’étranger, tout en réduisant les emplois chez eux et en important.

Troisième paradoxe, l’Etat, pour se désendetter vend des participations dans des entreprises qui lui rapportent de copieux dividendes alors que les taux d’intérêt, contrairement, il faut le rappeler à toutes les prévisions faites par les économistes, n’ont jamais été aussi bas. Au mois de mars, le taux à dix ans est passé de 0,55% à 0,24%. La charge annuelle de la dette diminue  depuis trois ans et elle diminuerait bien davantage si l’Etat abandonnait sa pratique des primes d’émission et des emprunts indexés qui lui font perdre une bonne partie des bénéfices de la baisse des taux. En se retirant du capital d’entreprises stratégiques, l’Etat renonce aussi à des moyens d’actions décisifs et sa passivité lui sera reprochée quand de nouveaux joyaux industriels dans des secteurs essentiels comme l’énergie ou l’automobile passeront sous contrôle étranger. Au moment où, dans tous les pays, l’Etat prétend affirmer sa souveraineté, la France entamerait le mouvement inverse en se désengageant. Mais pour mesurer ces enjeux, il faut en comprendre la portée et ne pas être naïf.

Le gouvernement, pour défendre la prise de contrôle par Siemens des dernières activités d’Alstom sous pavillon national, avait invoqué le risque représenté par la concurrence chinoise et les menaces que faisaient peser le programme des Nouvelles Routes de la Soie sur notre industrie. Cette semaine, le président de Siemens, dont le groupe emploie 38 000 personnes en Chine et y réalise un chiffre d’affaires de 8 milliards d’euros participait au Forum du Développement à Pékin avec les patrons des principaux groupes allemands (BASF, Thyssen, Mercédès, Bosch, notamment)  mais sans aucun grand industriel français. Il  concluait un partenariat stratégique avec les autorités chinoises pour participer à ce programme dans les domaines de l’énergie et du transport, contredisant de façon spectaculaire l’analyse faite par les autorités françaises.

Qu’il s’agisse de politique économique, de gestion des finances publiques ou de politique industrielle, la France a des progrès à faire. Les vieilles recettes, comme la politique de l’offre, ne marchent plus à tous les coups. Les marchés financiers ne fonctionnent pas comme il y a dix ans et encore  moins comme il y a trente ans. Le choix des alliances industrielles doit être guidé par l’analyse des situations internationales réelles et des enjeux technologiques et non  par des présupposés idéologiques. Ignorer ces principes élémentaires conduit à l'échec.

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