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Le blog d'Alain Boublil

 

Le Musée d'Orsay et le déclin industriel français

On pourrait se demander quel lien pourrait-il bien y avoir entre la controverse née du projet de rebaptiser le musée d’Orsay du nom de celui qui en fut l’inspirateur, Valéry Giscard d’Estaing, et le constat, qui ne date pas d’aujourd’hui, de la dégradation des performances de notre recherche et de notre industrie. Il est pourtant réel, remonte loin dans le temps et résulte de l’une des caractéristiques les plus ancrées dans la société française.

 Les opposants au changement de nom du musée firent valoir, et ils eurent gain de cause, qu’il était injuste d’en attribuer le mérite à lui seul puisque son prédécesseur, Georges Pompidou, avait pris la décision de ne pas détruire la gare d’Orsay et que c’est son successeur François Mitterrand qui fit achever les travaux et qui présida à son inauguration. En revanche, c’est lui qui donna son accord pour que soit transférée dans ce nouvel établissement la collection de l’Etat des œuvres impressionnistes du Musée du Jeu de Paume. Il validait ainsi l’opposition constante des conservateurs à la consécration de leurs auteurs consistant à être enfin admis au Louvre.

De leur vivant, ces artistes exceptionnels ne furent jamais honorés par l’Etat. Les organisateurs d’exposition les exclurent au point que fut créé un « Salon des Refusés ». Leurs tableaux se vendaient mal. De rares mécènes, parmi lesquels un des leurs, Gustave Caillebotte, leur permirent de vivre décemment. Quand il mourut en léguant sa collection à l’Etat, celui-ci en refusa une bonne partie et notamment plusieurs Cézanne, des Renoir et des Degas. Les autorités administratives n’imaginant pas qu’elles pouvaient se tromper, persistèrent longtemps dans ce déni. La plupart des chefs d’œuvre de cette époque sont donc aujourd’hui à l’étranger. Ils contribuent au rayonnement international de la France mais il n’est pas possible de ne pas faire le parallèle avec nombre de nos plus brillants chercheurs qui ont suivi la même voie.

La France est l’un des pays qui a le plus de prix Nobel et de médailles Fields. Pourtant nos résultats en matière de recherche sont décevants comme on vient une fois de plus de le constater avec l’épidémie qui frappe le monde. Ce sont des chercheurs français travaillant à l’étranger pour des firmes étrangères qui ont contribué de façon décisive à la découverte des vaccins qui permettront de mettre un terme à l’épidémie. Etouffés par la lourdeur de la bureaucratie universitaire et ignorés par ceux qui sont chargés de soutenir l’effort de recherche nationale, ils sont partis à l’étranger.

 Valery Giscard d’Estaing fut reçu à l’Ecole Nationale d’Administration et il est le seul président à avoir fait l’Ecole Polytechnique. Il appartient donc à cette élite composée par ceux qui furent admis dans ces prestigieuses écoles censées sélectionner les hauts fonctionnaires. Il n’allait donc pas désavouer le système administratif qui s’était arrogé le droit de juger les artistes, malgré les erreurs commises, comme par exemple en vendant au lendemain de la guerre de 14-18 les centaines de tableaux de Picasso et des peintres cubistes saisis chez leur marchand, Kahnweiler, pour le plus grand profit des collectionneurs américains.

 Cette emprise administrative s’est progressivement étendue au monde des banques et des grandes entreprises. Pour la plupart, elles sont aujourd’hui dirigées par des hommes et des femmes issus des grands corps de l’Etat. Ils avaient commencé leur carrière auprès des ministres dans leurs cabinets ce qui leur a ouvert les portes, une fois leur mission achevée, du monde des affaires. Or les qualités exigées pour parvenir à ces fonctions ne prédisposent pas naturellement à diriger une entreprise qui a sa propre culture, ses valeurs et pour qui les exigences des clients sont des facteurs essentiels de succès. On ne les acquiert qu’en gravissant tous les échelons et non étant nommé, dès son arrivée au comité exécutif. C’est bien ce qui fait la différence avec l’Allemagne, tant citée comme un modèle de réussite industrielle, où la plupart des dirigeants y ont fait toute leur carrière.  

On y apprend aussi à reconnaître ses erreurs et à en tirer les conséquences. Les instances culturelles s’étaient trompées en accrochant sur les murs des galeries du Louvre les « peintres pompiers ». Elles ont persisté dans l’erreur en les y maintenant et en proposant d’envoyer ceux qu’ils avaient refusés au Musée d’Orsay. Les dirigeants des grandes entreprises françaises ont multiplié les acquisitions coûteuses à l’étranger, souvent en s’endettant. Ils ont gagné en taille et en prestige et il est indiscutable que dans le classement des grands groupes mondiaux par leur taille, la France est bien placé. Mais ce motif de fierté est illusoire. Combien parmi les géants d’aujourd’hui seront encore présents demain ? En vingt ans, Péchiney, les groupes sidérurgiques, Lafarge, Alcatel et depuis peu Peugeot ont disparu ou sont passés sous contrôle étranger. 70% de l’activité des groupes du CAC 40 est localisée hors de nos frontières. La situation est tout aussi défavorable pour l’emploi. Le dernier rapport de France Stratégies indique que les effectifs des filiales industrielles à l’étranger des groupes français représentaient 62% de l’emploi correspondant en France alors que ce ratio est de 52% au Royaume-Uni, 38% en Allemagne et 26% en Italie.

Le déficit commercial en biens manufacturés ne cesse de s’accroître depuis 15 ans. On invoque alors le coût du travail et les gouvernements successifs ont consacré des moyens considérables pour alléger les charges des entreprises, ce qui a accru le déficit budgétaire et la dette publique. Qui peut encore croire à l’efficacité de cette politique et surtout au bien fondé de cette analyse quand on observe que les coûts salariaux en Suisse sont le double de ceux observés en France et que le pays a un solide excédent commercial ?  Le cas de l’Italie est tout aussi révélateur. Il dispose d’un tissu très dense d’entreprises familiales qui ne se sont pas lancées dans des investissements coûteux à l’étranger ce qui permet au pays d’avoir, lui aussi, un large excédent commercial.  

Mais pour reconnaître que ce modèle de développement et les politiques qui l’ont soutenu ont échoué, il faudrait que ceux qui l’ont inspiré, soutenu et mis en pratique reconnaissent s’être lourdement trompés. La disparition ou l’affaiblissement des fleurons de l’industrie française provient des erreurs de leurs dirigeants et de la complaisance à leur égard des autorités publiques. Renault constitue un tragique exemple mais il n’est pas le seul responsable de la division par deux du nombre de voitures produites en France. Peugeot, qui a bénéficié à plusieurs reprises du soutien de l’Etat vient d’annoncer qu’il cessait de produire en France son modèle vedette, le SUV 2008 pour le délocaliser en Espagne. General Electric avait pris des engagements en rachetant les activités d’Alstom dans l’énergie. L’entreprise ne les tiendra pas, ce qui n’est une surprise pour personne. Pourtant l’Etat avait donné son accord à cette opération.

 La France est un exceptionnel foyer de création et elle le restera dans l’avenir mais elle ne sait pas en profiter. Le déni des Impressionnistes qui perdure et qui s’est traduit par leur exil au Musée d’Orsay en fournit depuis un siècle un bon exemple. Les multiples erreurs des dirigeants de nos grandes entreprises se traduisent par un coût très élevé pour la collectivité dont on ne sait pas jusqu’à quand le pays aura les moyens d’y faire face. Or ces erreurs proviennent d’un système de formation et de cooptation que personne n’ose dénoncer et encore moins réformer.

 

 

            

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