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Le blog d'Alain Boublil

 

Sortir de la crise : le pompier et l'architecte

Quand un incendie se déclare, on fait appel aux pompiers. Une fois le feu maîtrisé, il faut reconstruire. C’est à ce moment-là qu’on fait appel à un architecte. Ces deux professions sont aussi indispensables l’une que l’autre. Il en va de même pour sortir un pays de la crise économique majeure provoquée par l’épidémie du corona virus. Tous les Etats ont cherché à limiter les conséquences économiques et sociales des dispositions prises pour lutter contre la propagation de l’épidémie. Celle-ci étant, de l’avis général, en voie de rémission, sinon de disparition, il convient de passer à l’étape suivante, réparer les dommages et reconstruire une économie, dont certains affirment de façon péremptoire, qu’elle sera différente du monde d’avant mais sans apporter la preuve que les deux objectifs sont compatibles.

L’effort de sauvetage a été considérable. Le gouvernement adopte aujourd’hui en conseil des ministres un troisième projet de loi de finances rectificative après ceux promulgués les 23 mars et 25 avril. Cette succession de textes est sans précédent et illustre les difficultés rencontrées pour appréhender les conséquences de l’épidémie et y remédier par des prises en charge et des prêts assortis de garanties publiques offerts aux agents économiques dont l’activité était interrompue. Des délais de paiement pour les obligations fiscales et sociales ont été aussi accordés ainsi que des transferts directs aux ménages et aux entreprises les plus atteints auxquels s’ajouteront les promesses faites notamment aux soignants en reconnaissance pour leur rôle essentiel et leur dévouement. Le déficit prévisionnel de la Sécurité Sociale est estimé à environ 50 milliards d’euros.

Au total, le déficit des finances publiques pour l’année 2020 devrait dépasser 10% du PIB, soit plus de 300 milliards d’euros. Pour l’instant l’Etat ne rencontre aucune difficulté pour le financer. Les émissions de Bons du Trésor et d’OAT rencontrent un succès croissant sans que cela occasionne une montée des taux d’intérêt. Depuis le début de l’année, le taux moyen des émissions a même été légèrement négatif. L’Etat et les administrations publiques ne seront pas dans les années à venir confrontés à une augmentation de la charge de la dette qui devrait ainsi rester inférieure, pour l'Etat, à 40 milliards d’euros. Ces taux bas ne sont pas uniquement dus au programme massif de rachat d’obligations de la BCE. Ils résultent de la confiance des investisseurs, du taux très élevé de l’épargne financière des ménages et d’une inflation qui est, elle aussi, voisine de zéro. Au mois d’avril, sur un an elle n’a été que de 0,2%.

L’Etat-pompier a donc bien joué son rôle. Les conséquences de l’effondrement de l’activité durant la période de confinement ont été maîtrisées. Le recours massif au chômage partiel financé par l’Etat a permis, surtout dans l’industrie, de conserver au sein des entreprises les compétences qui seront indispensables au moment du redémarrage. Même si le nombre de nouveaux demandeurs d’emplois a dépassé un million ces deux derniers mois, on est loin, par exemple des chiffres observés aux Etats-Unis ou dans les pays d’Europe du sud. Mais on ne reconstruit pas si les fondations ne sont pas assurées. La priorité est donc désormais de rétablir la confiance. L’Etat dispose d’un argument solide : l’épidémie a été maîtrisée et l’expérience peut servir, dans l’avenir si une deuxième vague intervenait. La mission de l’Etat va donc changer et il devra préciser quel type de reconstruction il entend inspirer et soutenir. De la clarification de son action dépend son succès. Malheureusement, les premières orientations laissent sceptiques.

La capacité de rebond dépend d’abord de l’état dans lequel se trouvait l’économie à la veille de la crise. L’exemple de la Chine est intéressant. Le pays ayant été frappé plus tôt, il est logique qu’il ait pris de l’avance. La production industrielle avait baissé de 8% au premier trimestre avec un pic à -13,5% sur les deux premiers mois. En avril, la production a rebondi de 3,9%. Le volume des échanges extérieurs a retrouvé durant ce mois le niveau atteint il y a un an. Les recettes fiscales avaient chuté de 35% en janvier et février. En mars, la chute n’est plus que de 15%. Le taux de chômage urbain, après avoir atteint 6% est revenu autour de 5%. Enfin la production d’électricité qui croissait au rythme de 5,6% durant le 1er trimestre 2019, n’a chuté que de 4,7% sur les quatre premiers mois de l’année. Au total, suivant les prévisions de la Banque mondiale, la Chine serait le seul pays parmi les principales économies qui connaîtrait une croissance (+1%) en 2020. La solidité de l’économie chinoise avant la crise n’a pas été étrangère à sa capacité de redémarrage.

On ne peut pas en dire autant de la France et c’est cela que l’Etat-architecte doit prendre en compte. Le pays était déjà en quasi-récession à la veille de l’épidémie sous l’effet conjugué des faiblesses structurelles de l’économie et des mouvements sociaux provoqués par le profond mécontentement généré par les projets de réforme qui étaient alors en cours. Ils avaient créé un climat anxiogène néfaste pour la croissance. Rien ne permet d’affirmer que ces projets sont aujourd’hui abandonnés. Les deux grands plans sectoriels, relatifs à l’automobile et à l’aéronautique, visent à protéger des secteurs essentiels de l’industrie mais les annonces sur leurs orientations futures laissent perplexes car lourdement hypothétiques. L’attrait des automobilistes pour la voiture électrique est douteux. Quand aux avions avec « zéro émissions », personne ne peut être sûr qu’ils constituent l’avenir du secteur. Financer quelques milliers d’emplois pour procéder aux recherches nécessaires avec un objectif de résultat en 2035 n’est de toute façon pas de nature à permettre au secteur de rebondir à court terme. Les actions en faveur du tourisme et du transport aérien doivent aussi être amplifiées car le monde de demain ne sera pas un monde où chacun restera chez soi.

La France a été plus touchée que les autres pays du fait des délocalisations pratiquées par les entreprises. Les chiffres du mois d’avril du commerce extérieur montrent l’étendue du problème. Au cœur de la récession et alors que les prix des énergies fossiles étaient au plus bas, le déficit a dépassé 5 milliards d’euros, comme si la crise n’avait jamais existé. Les exportations (-35%) ont baissé plus que les importations (-25%). La seule zone avec laquelle les importations n’ont pas reculé est l’Asie (6,7 milliards) et c’est avec cette région que le déficit (3,2 milliards) est maintenant le plus important. Le soutien aux entreprises doit être conditionné par des changements stratégiques majeurs de leur part. La reconstruction doit passer aussi par une révision de notre politique énergétique. La stigmatisation du nucléaire doit appartenir à une autre époque. La fermeture de Fessenheim pour des motifs purement idéologiques est un nonsense surtout quand on voit que l’Allemagne, non loin du site, à Dattelm, vient d’inaugurer une nouvelle centrale à charbon. Les hésitations relatives à la modernisation et au renouvellement progressif du parc nucléaire doivent cesser. Les aides à la rénovation énergétique, à l’isolation et à la conversion vers le chauffage électrique doivent être enfin adaptées à la situation des occupants, qu’ils soient locataires ou propriétaires et qu’il s’agisse de maisons ou d’appartements. Des centaines de milliers d’emplois peuvent être créés dans ces activités et ils permettront de rendre confiance aux agents économiques de façon bien plus efficace qu’avec des effets d’annonces portant sur des milliards qui ne seront en fait peut-être jamais dépensés.   

On peut être un bon pompier, surtout si les moyens employés consistent à puiser dans les caisses et à emprunter sur les marchés. Il est bien plus difficile d’être un bon architecte. C’est à ce défi que l’Etat est aujourd’hui confronté.              

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