Vous n'êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

S'inscrire

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Réinventer la politique industrielle

Les dégâts considérables provoqués par l’épidémie du corona virus sur l’appareil de production français comme la prise de conscience des risques causés par la dépendance extérieure pour des approvisionnements essentiels ont conduit à la résurgence d’un concept qu’on croyait oublié ou inopérant, la politique industrielle. Il avait eu ses heures de gloire dans les années soixante, au moment où les frontières commerciales commençaient à s’ouvrir et durant les années 80 quand s’étaient révélées les faiblesses de l’appareil productif national.

Le tournant néo-libéral des années 90 en Europe comme aux Etats-Unis et l’essor de la mondialisation avaient fait ranger le concept parmi les idées et les pratiques d’un passé révolu. En 2009, quand le gouvernement américain nationalisa General Motors pour sauver ce qui était alors le premier constructeur automobile mondial au plus fort de la récession causée par la crise des « sub-primes », il ne serait venu à l’idée de personne de réhabiliter des pratiques considérées comme relevant du monde d’avant. En France, après la vague de privatisations intervenues durant la parenthèse de 1986-88 puis à partir de 1993, les entreprises se lancèrent dans une stratégie d’acquisitions massives à l’étranger, financées par endettement, et de délocalisations, sans que l’Etat réagisse. Durant toute cette période, les gouvernements successifs ne jugèrent pas opportun d’intervenir, même quand l’Etat était actionnaire des entreprises concernées. Les échanges extérieurs de biens, hors énergie, se dégradèrent au point de devenir lourdement déficitaires à partir de 2004 et l’emploi industriel chuta dans l’indifférence générale. Cette évolution fut même à l’origine de transferts massifs en faveur des entreprises pour rétablir, soit disant, une compétitivité perdue mise sur le compte de coûts salariaux excessifs. Personne alors, ou presque, ne fit l’observation suivant laquelle l’Allemagne ou la Suisse, qui avaient des coûts unitaires bien plus élevés avaient, eux, des excédents commerciaux structurels élevés.

Le concept fut donc abandonné et avec lui ses outils. Non seulement l’Etat renonça à exercer en tant qu’actionnaire une influence sur la stratégie des entreprises mais il poursuivit son désengagement en cédant tous les ans des participations, même dans des entreprises qui assuraient des services publics essentiels comme dans l’énergie. Un autre outil majeur, les commandes publiques, disparut sous la pression des réglementations européennes. Seule comptait alors la concurrence qui devait s’exercer librement au sein du marché unique européen. Les Etats n’eurent plus le droit de favoriser les entreprises, les unités de production et les emplois situés sur leur sol. La localisation d’une activité devenait indifférente et les concepts de souveraineté ou de sécurité des chaînes d’approvisionnement disparurent.

Certains pays comme l’Allemagne n’en subirent que fort peu les conséquences car le modèle productif allemand conçu au lendemain de la guerre n’avait pas besoin d’une intervention publique pour que des règles élémentaires relatives au partage de la richesse et à la sécurité des approvisionnements soient respectées puisque cela se faisait de façon naturelle. Les grands groupes protégeaient leurs fournisseurs. Un consensus entre les dirigeants et les représentants du personnel qui siégeaient dans les organes de direction s’était établi dès l’origine pour aboutir à un juste partage de la richesse créée et protéger l’emploi. Enfin les consommateurs avaient depuis toujours compris que le niveau de l’emploi dans leur pays et donc leur niveau de vie dépendaient de leur comportement. Ils privilégiaient chaque fois que c’était possible les produits ayant une part élevée de valeur ajoutée réalisée localement. Enfin les entreprises avaient toujours préféré la croissance interne et s’étaient rarement lancées dans des acquisitions coûteuses hors de leurs frontières.

La violence de la crise qui frappe l’économie française rend indispensable l’intervention publique pour sauver l’outil de production et pour réorienter, dans toute une série de secteurs, au premier rang desquels figure l’industrie automobile, les politiques d’investissement et les stratégies de développement international. Mais cette intervention doit d’abord être précédée d’un énorme effort de pédagogie pour faire changer les comportements des agents économiques, ceux des consommateurs comme ceux des dirigeants d’entreprises et faire admettre par les partenaires sociaux qu’ils peuvent et doivent trouver des compromis entre eux dont le résultat sera immédiatement profitable à l’ensemble. Le second préalable est d’admettre que la politique industrielle ne peut donner les résultats escomptés que si l’on ne fixe pas plusieurs objectifs à la fois car, dans ce cas, on est certain de n’en atteindre aucun.

Ainsi pour l’automobile, un soutien de la demande est indispensable mais il ne doit pas se limiter aux véhicules électriques puisque, malgré de lourdes subventions et du fait de la faible autonomie de ces véhicules, ils ne suscitent qu’un intérêt marginal de la part des clients. De même si l’on veut soutenir les travaux d’isolation thermique pour venir en aide au secteur de la construction, il est contre-productif de limiter ces aides en fonction des revenus puisque  ceux qui ont de faibles revenus ne sont pas en mesure, malgré ces aides, de financer des travaux dont la rentabilité ne se situe qu’à long terme.

L’aide indispensable à la survie de nombreux groupes doit être conditionnée par un changement majeur de la stratégie de ceux-ci quand elle a par le passé, comme chez Renault, consisté à des délocalisations massives ou comme dans l’industrie pharmaceutique, à sous-traiter la fabrication de composants essentiels. Elle doit aussi avoir, comme contrepartie, un changement radical d’attitude vis-à-vis des fournisseurs, en privilégiant la proximité, en leur assurant une rentabilité raisonnable et surtout en réduisant les délais de paiement qui leur sont imposés. Dans ce domaine l’Etat et les entreprises publiques doivent aussi faire évoluer leurs pratiques. Le gouvernement a des moyens de pression suffisants et si les dirigeants de certaines entreprises s’opposent à ces changements, les aides demandées peuvent être conditionnée  par leur départ.

La montée de l’Etat dans le capital de certains groupes ne doit pas être un tabou. A de nombreuses reprises, et il n’est pas besoin pour cela de remonter jusqu’en 1982, cette action a été couronnée de succès, comme dans le cas d’Alstom il y a quinze ans ou plus récemment de Peugeot. Les contribuables ne peuvent que s’en féliciter car dans la plupart des cas, quand l’Etat a revendu tout ou partie de ses participations, il a réalisé une plus-value.

La politique passée de soutien aux entreprises a été offerte sans contrepartie et n’était pas ciblée. Les secteurs exposés à la concurrence internationale n’en bénéficiaient pas plus que les activités abritées comme la distribution, les banques ou les assurances. L’examen de l’évolution de notre commerce extérieur montre que l’objectif recherché, le redressement d’une supposée compétitivité perdue, n’a pas été atteint. Ces transferts de charges fiscales et sociales ont été financés par une imposition accrue des ménages et une augmentation de l’endettement public. Cela a eu un impact défavorable sur l’activité car l’économie française ces dix dernières années a connu sa plus faible croissance depuis 1945. La crise qu’elle traverse va provoquer la plus profonde récession depuis la guerre. La seule réponse possible est un changement profond de la politique économique.

La politique industrielle ne relève pas de l’idéologie mais de la pratique. La réinventer pour l’adapter à notre environnement international et la faire comprendre aux agents économiques devra être un élément central de cette nouvelle politique économique. La gravité de la situation exige l’adhésion de tous et un changement des comportements car il est illusoire de penser que la seule annonce de plans de soutiens de centaines de milliards suffise pour assurer le redressement de l’industrie française.    

            

Commentaires

Pas de commentaires.

Vous devez vous inscrire pour poster un commentaire : se connecter