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Le blog d'Alain Boublil

 

La nouvelle crise pétrolière (suite)

L’effondrement des cours du pétrole la semaine dernière a donné  à la crise résultant de l’épidémie du coronavirus une nouvelle dimension. Elle a pesé sur les marchés financiers qui commençaient à reprendre espoir avec la réduction de la mortalité et l’annonce des premières mesures de dé-confinement.  La cotation à terme du pétrole américain (mesurée par l’indice WTI) était même devenue un moment négative et l’indice Brent, qui est représentatif des cotations pour le reste du monde, était tombé en dessous de 20$. Il avait oscillé entre 50 et 60 dollars au premier trimestre. Son cours avait atteint 140 dollars à la veille de la crise de 2008 et il se retrouvait ainsi à son niveau le plus faible depuis 20 ans.

Le terme de crise était employé généralement lors d’une hausse brutale des cours. Elle allait dégrader les comptes extérieurs des pays importateurs et provoquer un surcroit d’inflation de nature à inciter les banques centrales à relever leurs taux d’intérêt et donc à entrainer une récession dans les pays concernés. Les chocs pétroliers des années 70 sont encore dans toutes les mémoires. C’est pourquoi, quand les prix baissaient, on avait l’habitude de considérer que c’était plutôt une bonne nouvelle. S’alarmer aujourd’hui est donc excessif parce que la réaction des marchés pétroliers est elle-même excessive et parce que dans le contexte actuel, la réduction des coûts de production et de transport qui va en résulter allègera les charges de plusieurs secteurs durement éprouvés par l’épidémie. Cela peut aussi fournir aux Etats de nouvelles ressources.

Il y a eu d’abord un évènement exceptionnel sur le marché américain avec la cotation de contrats  portant une valeur négative. Mais ce n’est pas le cours du pétrole qui est tombé en dessous de zéro, mais celui du  « pétrole-papier ». Des spéculateurs avaient acheté du pétrole à terme, à l’échéance de la fin du mois d’avril mais ils ne disposaient pas des capacités de stockage pour en prendre livraison. Ils ont dû payer des opérateurs qui eux disposaient de ces capacités pour les en débarrasser. Dès le lendemain, les cours sont remontés et les livraisons aux échéances de fin mai et de fin juin sont redevenues conformes à l’état réel du marché américain qui est surabondant du fait de la conjonction de trois phénomènes, la surproduction dans le pays, l’insuffisance des installations de transport et de stockage et la chute brutale de la consommation de carburants provoquée par l’épidémie et les mesures de confinement   prises pour l’enrayer.

Au-delà des circonstances particulières qui l’ont provoqué, la chute des cours apporte un démenti cinglant à un paradigme qui a cours depuis de nombreuses années, suivant lequel l’épuisement des ressources naturelles est inéluctable. On dénonce alors l’irresponsabilité des populations qui consommeraient chaque jour davantage. La surproduction américaine est née d’une innovation technologique majeure que personne n’avait prédite et qui est intervenue ces dix dernières années. La fracturation hydraulique a permis d’exploiter des gisements de pétrole et de gaz dans des couches de schiste, d’où son appellation. La production américaine de pétrole a pu ainsi doubler en quelques années et est passée de 5,5 à 11 millions de barils par jour, désorganisant le marché mondial et marquant, en réalité la fin de l’OPEP, qui avait réussi jusque là à maintenir les cours au dessus de 60 dollars le baril. Cette technologie peut s’appliquer partout et la Chine est en train d’y avoir recours. La hausse des réserves accessibles n’est donc pas près de s’arrêter et donne tort à tous ceux qui avaient prétendu qu’elle allait prochainement atteindre un pic de production. On avait parlé, à une époque d’un niveau maximum de consommation de 85 millions de barils par jour. En 2019, on a approché les 100 millions.

Cette nouvelle abondance a permis de compenser et au-delà la baisse de la production et des exportations de la Lybie, de l’Iran et du Venezuela. Elle est confortée par les nouveaux gisements traditionnels découverts et qui commencent à être exploités au Brésil et en Afrique. Elle intervient à un moment où les tensions politiques entre les Etats-Unis, la Russie et l’Arabie saoudite rendent impossible un accord substantiel de réduction de la production qui serait le seul de nature à enrayer la baisse des cours car l’OPEP n’a plus le poids suffisant pour que ses membres, comme ce fut le cas pendant les dernières décennies, exercent une influence déterminante sur le prix du baril de pétrole. Les prix du pétrole et du gaz naturel vont donc rester durablement et très largement inférieurs aux niveaux observés durant la dernière décennie.

Les objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre seront donc, dans l’avenir, plus difficiles à atteindre. Les véhicules électriques qui sont déjà pénalisés par leur coût et leurs contraintes en matière d’autonomie et de durée de rechargement, seront encore moins attractifs. On ne peut d’ailleurs exclure que le choc que l’industrie automobile est en train de subir incite les autorités européennes à alléger les pénalités qu’il était prévu d’infliger aux constructeurs si leurs clients continuaient à choisir des voitures à essence ou au diesel. Pour les mêmes raisons, les investissements en matière d’isolation seront de moins en moins rentables et il est douteux, du fait des pertes de pouvoir d’achat et de la montée prévisible du chômage, que l’on assiste à une reprise des travaux visant à économiser l’énergie dans l’habitat.

Les effets conjugués de la crise sanitaire et de la chute des cours du pétrole rendent donc bien peu vraisemblable le respect des engagements européens en matière d’émission et de la promesse d’une « neutralité carbone » à moyen et même à long terme. Le seul aspect positif, du point de vue de l’environnement, de cette double crise est l’abondance et la baisse des prix du gaz naturel. Cette énergie fossile est bien moins polluante que le charbon. Les Etats-Unis et la Chine dans une moindre mesure, ont accru sa part dans la production d’électricité. En Europe, pour protéger leurs mineurs, la Pologne et l’Allemagne répugnent à suivre cette voie qui est la seule qui peut avoir des effets rapides et incontestables sur les émissions de CO2 et qui, en outre, permet de diminuer les rejets de particules fines qui polluent toute l’Europe, quand le vent les projette vers l’Ouest du continent. Aux instances européennes de saisir l’occasion de cette crise pour imposer des mesures plus pénalisantes pour le charbon.

Les Etats, et la France en particulier, qui vont être confrontés à une augmentation sans précédent de leurs déficits publics ne doivent pas non plus rester sans réagir face à la baisse des prix des carburants qui va découler de la situation sur les marchés pétroliers. A condition de faire preuve de pédagogie et de modération, une partie de cette baisse doit pouvoir être temporairement bloquée en instituant une « taxe de solidarité » qui abonderait les différents fonds destinés à faire face aux effets de la crise, en matière de santé et de chômage partiel par exemple.  

Il est toujours difficile de suivre plusieurs objectifs en même temps. La nouvelle crise pétrolière qui sera durable pour toutes les raisons évoquées permet de trouver de nouvelles ressources pour financer les dépenses engendrées par la crise sanitaire et de poursuivre les efforts en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Il serait dommage de s’en priver.             

 

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