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Le blog d'Alain Boublil

 

Une crise pas comme les autres

La crise que traverse l’économie mondiale est sans précédent. Les mesures prises pour combattre l’épidémie du coronavirus ont pour effet d’arrêter l’activité économique. Les ménages ne se déplacent plus, ce qui affecte des secteurs entiers : transport aérien, hôtellerie, aéroports, restaurants. Confinés chez eux, ils ne consomment plus, sauf pour satisfaire des besoins essentiels et les boutiques, les centres commerciaux et à terme les marchés ferment. Les entreprises n’ont plus de clients ou de pièces détachées pour produire. Le télétravail n’est possible que pour certaines activités de services. Pour produire, il faut être là. Les usines mettent leurs salariés au chômage et ferment. Mais, et l’exemple de la Chine le montre, une fois l’épidémie maîtrisée, et on a toutes les raisons de  penser que les dispositions prises pour enrayer la diffusion du virus seront couronnées de succès, l’économie repartira. C’est ce qui donne à cette crise un caractère particulier, surtout lorsqu’on la compare à la dernière crise intervenue en 2007-2008.

A l’époque, comme il y a quelques semaines, la croissance avait été solide durant une période assez longue, surtout en Europe, qui avait été moins affectée que les Etats-Unis par l’éclatement de la bulle Internet. Mais aux Etats-Unis, c’était une illusion car si la croissance était là, elle n’était pas « payée ». Elle avait pour une très large part reposé sur une demande financée par des prêts à des ménages dont la capacité de remboursement était très faible, d’où le surnom de « sub-primes » donné à ces emprunts. En outre, par le biais de la titrisation, le risque avait été diffusé dans tout le système financier. On connait la suite. Les Etats mirent beaucoup de temps à apprécier la gravité de la situation. Plusieurs économistes proclamèrent même au début de l’année 2008 que « la crise était terminée » et la Banque Centrale Européenne alla même au mois de juillet jusqu’à relever ses taux d’intérêt.

La crise actuelle contient une dimension purement économique avec la guerre des prix du pétrole que se livrent depuis deux semaines l’Arabie saoudite et la Russie qui a provoqué l’effondrement des prix et, sur les marchés financiers, la chute du cours des actions des entreprises concernées. En temps normal, cette situation n’aurait pas forcément constitué une mauvaise nouvelle, au moins à court terme et pour les pays importateurs. Elle aurait constitué un facteur de soutien de la croissance, comme on l’a observé à chaque occasion quand le prix du pétrole baissait. C’est aujourd’hui insuffisant pour atténuer la violence du choc qui frappe l’économie réelle, avec l’arrêt de l’activité économique dans de nombreux secteurs et les conséquences que cela va avoir sur la situation et même la survie des entreprises et sur l’emploi, ce qui affectera en outre le comportement des consommateurs.

L’action publique doit donc être d’une toute autre nature que pour une crise traditionnelle. Le bon côté de la crise actuelle, c’est que ses causes peuvent disparaître rapidement. Mais son mauvais côté, c’est que les dégâts qu’elle aura provoqués peuvent être irréversibles. C’est bien pourquoi le président de la République a eu raison de ne mettre aucune limite financière aux mesures décidées. Le « quoiqu’il en coûte » rappelle bien sûr l’expression employée par Mario Draghi, à l’été 2012 quand il s’agissait de sauver l’euro. Là, il s’agit de sauver l’économie française, ses entreprises et les emplois. Toute autre considération doit passer au second plan.

La première priorité est de soutenir le système bancaire pour qu’il accompagne les entreprises durant cette période brève mais inéluctable où elles vont se trouver privées de chiffre d’affaires. L’Etat doit, en même temps, alléger au maximum les charges pesant elles et en différer le paiement jusqu’au retour à la normale de la situation. Il doit enfin protéger les salariés privés partiellement ou en totalité de leur emploi, en faisant compenser leur manque à gagner par le système d’indemnisation du chômage, quelque soit leur statut. Cette crise sera aussi l’occasion de montrer les limites de la libéralisation du marché du travail et de la flexibilité. C’est très bien quand les choses vont bien. Mais les avantages de cette transformation disparaissent à la moindre alerte et celle que nous vivons laissera des traces.

S’il serait imprudent de formuler une prévision sur la date de la sortie de crise, le scénario est plus simple à imaginer que pour une crise économique traditionnelle. Tôt ou tard, on assistera à une décélération du nombre de personnes contaminées, puis à sa diminution et enfin à une baisse du nombre quotidien de décès. Les chiffres étant publics, et, en Europe à tout le moins crédibles, on assistera alors à un retournement des anticipations. Les entreprises commenceront à programmer les étapes du retour à la normale, les mesures de confinement s’allégeront progressivement, les marchés financiers rebondiront et l’économie entrera sur une nouvelle trajectoire. Si les mesures financières protectrices ont été appropriées et suffisamment généreuses, la crise aura finalement laissé, sauf dans les esprits, moins de traces qu’on ne le craignait initialement. Mais elle aura provoqué un retournement complet d’appréciation sur l’action de l’Etat dans une économie développée et un regard différent sur la mondialisation.

Seul l’Etat pouvait intervenir, et il le fait massivement, pour contenir les effets catastrophiques de l’épidémie sur les ménages et sur les entreprises. Sa seule action, et le président de la République l’a reconnu, n’aurait pas été suffisante et il a dû s’appuyer sur les services publics, pour la santé d’abord mais aussi les transports et, plus généralement, sur notre système de protection sociale. L’aide directe aux entreprises, voire d’éventuelles prises de participations ont été jugées possibles, en cas de besoin. Pour que cette action soit cohérente et efficace, l’Etat doit redevenir un Etat-stratège. La première leçon qu’il faudra tirer de cette crise est donc l’indispensable réhabilitation du rôle de l’Etat, laquelle marque un tournant de 180° par rapport à une évolution idéologique qui avait dominé les 40 dernières années.

La seconde leçon concerne la mondialisation et surtout ses excès. Elle a permis le développement et la sortie de l’absolue pauvreté de centaines de millions de personnes, elle a joué un rôle décisif dans la fin de l’inflation en favorisant la concurrence et elle a élargi les choix offerts aux consommateurs en même temps que, dans bien des cas, la qualité des produits proposés s’améliorait. Mais la recherche à tout prix de la baisse des coûts a provoqué des délocalisations massives dans des pays éloignés. La crise a montré les risques que cela faisait peser sur les chaînes d’approvisionnement, qu’il s’agisse de composants pour l’automobile et l’électronique ou de molécules pour les produits pharmaceutiques. Dans cette course, dommageable en plus pour l’environnement, nombre d’entreprises françaises sont allées beaucoup trop loin. L’Etat devra donc leur faire prendre conscience, avec l’appui des consommateurs, qu’un profond changement doit intervenir et qu’elles doivent procéder à un réexamen stratégique pour mettre un terme à ces excès dont le danger est apparu dès le premier jour de cette crise.

Cette crise est mondiale. La coopération internationale, indispensable pour en atténuer les conséquences a été inexistante. Les rivalités et les egos des dirigeants l’ont même aggravé en déclenchant une guerre des prix du pétrole. Les institutions internationales ont été absentes, notamment en Europe, et ont même parfois jeté le trouble, comme à la suite des déclarations inappropriées de la Banque Centrale Européenne. La tâche de l’Etat en France n’en sera pas facilitée mais elle sera de ce fait encore plus essentielle.  

             

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