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Le blog d'Alain Boublil

 

La nouvelle crise pétrolière

Dans le passé, les crises pétrolières étaient associées à une hausse brutale des cours du baril, comme au début des années 70 ou en 1979, qui avait provoqué une vague inflationniste, suivie d’une action restrictive des banques centrales. En relevant fortement leurs taux, elles avaient déclenché des récessions. Ces derniers jours, c’est la chute des cours du baril, comprise entre 30 et 40%, qui provoque une vive inquiétude. Les marchés financiers, déjà affectés par l’épidémie du coronavirus, ont connu lundi une chute proche de 10%. La tentative de rebond le lendemain a tourné court et la tendance s’est accentuée après les déclarations du président américain. Les valeurs pétrolières ou les sociétés d’équipement pour l’exploration et la production n’ont pas été les seules touchées. Le cours des banques a été également très affecté. La perspective d’une récession majeure de l’économie mondiale s’est renforcée après une période de croissance exceptionnellement longue de dix ans..

L’origine de la chute des cours est double. Il y a d’abord et surtout, un contexte d’offre surabondante. Pendant longtemps l’opinion générale était que les ressources naturelles étant par nature limitées, il fallait s’attendre à l’apparition d’une pénurie et s’y préparer. C’était la théorie du « peak oil », lancée par le Club de Rome dans les années 70 et qui était devenue la base du raisonnement économique dans le domaine de l’énergie. Mais c’était ignorer que si les ressources étaient par nature finies, les capacités de l’homme à en trouver étaient elles infinies et c’est ce qui s’est passé avec la révolution du gaz et du pétrole de schiste. Une nouvelle technologie d’extraction a été utilisée aux Etats-Unis, ce qui a permis à la production de pétrole de passer entre 2012 et 2019 de 8 à 16 millions de b/j pendant que les deux autres grands producteurs, la Russie et l’Arabie Saoudite voyaient la leur osciller entre 10 et 12 millions de b/j. La décision de Barack Obama d’autoriser les producteurs à exporter l’or noir à partir de 2015 a étendu les conséquences de ce changement majeur au marché mondial. Le sous sol américain n’est certainement pas le seul à contenir du pétrole exploitable de cette façon et la Chine a déjà lancé des programmes d’extraction dans le centre du pays. Il serait surprenant que le pays soit un cas isolé. La théorie du « peak oil » n’est donc plus d’actualité et les pressions à la baisse des cours sont devenues structurelles, surtout dans un contexte de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

La seconde cause de cette chute est géopolitique. C’est le désaccord affiché entre la Russie et l’Arabie saoudite et la brutalité fort peu diplomatique des explications données par chacun de ce désaccord qui a provoqué la chute des cours. L’arrivée sur le marché des exportations américaines avait déjà réduit le pouvoir de l’OPEP et cela s’était traduit par une forte baisse des cours en 2015 qui étaient passés brièvement en dessous de 50 dollars avant de rebondir grâce à la conclusion d’un accord informel avec Moscou. Le baril s’était stabilisé autour de 60 dollars, avec un pic jusqu’à 70 dollars quand les tensions au Moyen-Orient avaient affecté la sécurité du détroit d’Ormuz. Mais cette situation ne satisfaisait pas les parties en présence car les réductions de production consenties par Moscou et Ryad avaient été plus que compensées par l’augmentation de la production américaine, qui ressortait ainsi comme le principal bénéficiaire de l’accord. C’est pour mettre un terme à cette situation que Moscou a refusé de réduire à nouveau sa production et que Ryad a réagi maladroitement en annonçant une hausse de sa production, ce qui a déclenché la chute des cours.

La rupture intervenue entre les deux pays et la guerre des prix qui pourrait en résulter est paradoxale en ce qu’elle les pénalise tous les deux, sans pour autant affecter leur concurrent contre qui cette action est menée. Sur le plan politique, le président américain n’a aucune raison de craindre la baisse du prix de l’essence en pleine campagne électorale et la production américaine sera peu affectée. Des gains de productivité importants ont été obtenus dans l’exploitation des nouveaux gisements qui sont en outre beaucoup plus flexibles que les champs traditionnels. En revanche, les investissements pour trouver de nouvelles ressources et les exploiter seront freinés, ce qui affectera tout un secteur industriel. Plusieurs petits exploitants dans les nouveaux bassins qualifiés non sans un certain humour de « Cowboyistan » seront aussi en difficulté et auront du mal à rembourser les emprunts qu’ils ont contractés. Cela mettra en difficulté plusieurs banques américaines mais les conséquences seront sans aucun rapport avec la crise des sub-primes du fait des montants en jeu, bien que le parallèle commence à être fait par certains commentateurs.

La chute des marchés financiers occasionnée par l’épidémie du coronavirus s’interrompra une fois celle-ci maîtrisée, et la reprise économique profitera alors de la baisse des cours du pétrole qui a toujours été considérée comme une bonne nouvelle, surtout dans les pays qui n’en ont pas et qui doivent l’importer. Cela contribuera à la réduction des déficits commerciaux et à l’augmentation du pouvoir d’achat. En revanche, l’action en faveur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre sera contrariée et les politiques visant à abandonner les énergies fossiles beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre et surtout à les faire accepter par les consommateurs. L’attrait pour les véhicules électriques qui est déjà très faible sera encore réduit.

L’introduction par Bruxelles de nouvelles règles assorties de lourdes sanctions concernant les émissions des véhicules fonctionnant aux énergies fossiles constitue déjà une menace pour les constructeurs. Son application est décalée d’un an du fait de la pratique consistant à immatriculer à l’avance en 2019 un nombre considérable de véhicules pour qu’ils ne rentrent pas dans les chiffres de 2020. Ils les revendront ensuite à leurs clients sous la forme de véhicules d’occasion avec 0 kilomètre. Mais les perspectives de lourdes sanctions demeurent avec un risque de crise dans le secteur automobile qui constitue dans les principaux pays européens le premier secteur industriel. La baisse des cours du pétrole ne peut qu’amplifier ce risque.

La France avait innové dans ce domaine en instituant, il y a 20 ans, mesure qui a été abrogée depuis, une « taxation flottante » des énergies fossiles. La taxe sur les carburants fluctuait en fonction des cours, de façon à ne pas heurter le pouvoir d’achat en cas de forte hausse et, dans le cas inverse, de ne pas encourager des comportements contraires aux engagements en matière d’environnement. En ne répercutant pas en totalité par le biais d’un relèvement des taxes sur les carburants la chute actuelle des cours du pétrole, l’Etat pourrait aujourd’hui à la fois agir en faveur de l’environnement et dégager des ressources pour venir soutenir les ménages, les entreprises et le système de santé confrontés à la crise du coronavirus.

A crise nouvelle, solutions nouvelles. La crise provoquée par l’épidémie du coronavirus se terminera avec son extinction et l’économie reviendra à des mécanismes classiques, même si les stratégies de délocalisation seront revues à la baisse. Au contraire, la persistance d’un faible niveau du pétrole aura des conséquences structurelles importantes et les Etats devront trouver les solutions appropriées pour maintenir leurs efforts dans la lutte contre le réchauffement climatique. Leurs dirigeants devront alors abandonner les postures médiatiques pour donner la priorité au professionnalisme et ceci s'applique aussi aux dirigeants des banques centrales.

 

      

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