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Le blog d'Alain Boublil

 

EPR : la malédiction ou la solution ?

L’annonce d’un premier dépassement de coût pour les deux EPR en chantier en Angleterre, à Hinkley Point, et d’un nouveau report de la mise en service de Flamanville a conduit le gouvernement à demander un « audit » sur le choix de ce modèle de réacteur nucléaire. Cette décision sera forcément interprétée comme un geste de défiance. Elle ne facilitera pas l’adhésion de la population à de nouveaux projets alors que les Français bénéficient depuis trente ans de l’électricité de la moins chère d’Europe et que notre pays, grâce à ce mode de production de l’électricité, a l’un des taux d’émission de CO2 le moins élevé du continent, deux fois plus faible que celui de l’Allemagne par exemple. Elle ne facilitera pas non plus la vente des deux réacteurs supplémentaires qui étaient prévus en Chine sur le site de Taishan et encore moins le projet d’en construire six en Inde, qui a un besoin urgent de diversifier son « power mix » si le pays veut à la fois desservir sa population en électricité et freiner la hausse de ses émissions de CO2.

L’European Power Reactor baptisé ainsi lors de son homologation, fut conçu pour répondre aux inquiétudes nées après la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Ce drame était, au moins en partie, dû à une erreur humaine. Les prochains modèles devraient être conçus de façon à ce que de telles erreurs ne puissent pas provoquer de graves dommages, comme la fusion du cœur du réacteur. C’est ce que l’on appela la « sûreté passive ». La France et l’Allemagne demandèrent alors à la fin des années 80 à Framatome et à Siemens, de se rapprocher pour concevoir un réacteur répondant à cette exigence et une société constituée à parts égales, NPI, fut  créée. En 1992, un « basic design » fut approuvé et le feu vert fut donné  pour aboutir à l’homologation du « detailed design » par les autorités de sûreté des deux pays. L’EPR était ainsi officiellement né.         

Au même moment, EDF passait à Framatome sa dernière commande avant longtemps d’un réacteur du modèle N4 pour la centrale de Civaux. Pendant ce temps, avec le soutien de l’Etat, le Commissariat à l’Energie Atomique, le CEA, avait développé un autre type de réacteur, le surgénérateur, qui réduisait les besoins en uranium et les déchets à haute radioactivité.  Après le prototype Phenix, implanté à Marcoule d’une puissance de 600MW, la France avait lancé à la fin des années 70 le Superphénix à Creys-Malville d’une puissance de 1200 MW mais de multiples incidents techniques lors de son fonctionnement affectèrent sa sûreté. Cela eut un fort retentissement dans l’opinion publique qui commença à confondre l’énergie nucléaire avec l’énergie atomique. Le gouvernement de Lionel Jospin décida alors d’arrêter la centrale.  

En réalité, ce n’est pas Creys-Malville qui fût arrêté mais tous les investissements et l’industrie se trouvée privée de commandes pendant plus de dix ans alors que des efforts importants avaient été déployés pour concevoir l’EPR. Quand, enfin en 2005, l’électricien finlandais TVO amené par Siemens se présenta, Areva, qui regroupait désormais Framatome et les activités de fabrication du combustible de  la COGEMA, pensa qu'il ne lui était pas possible de refuser. Mais une centrale nucléaire, c’est un peu comme une voiture. Le réacteur est l’équivalent du moteur, le contrôle-commande de la boîte de vitesse et les éléments combustibles de l’essence ou du diesel. Dans l’industrie automobile, ce n’est pas parce qu’on sait fabriquer un moteur qu’on est capable d’assembler tous les éléments et de construire la voiture.

L’erreur commise par Areva fut de croire que parce qu’elle savait construire le réacteur, elle serait capable de mener à bien le chantier de la centrale. L’erreur était d’autant plus grave et lourde de conséquences que l’EPR n’avait encore jamais été construit. L’Etat et EDF ont donc une lourde responsabilité. D’abord celle d’avoir laissé passer une période aussi longue sans commander le réacteur alors même qu’ils étaient à l’origine du projet. Ensuite et surtout d’avoir laissé Areva prendre cette commande seul. Toutes les conditions étaient réunies pour que cela se traduise par un désastre financier. TVO n’avait pas l’expertise d’EDF pour assurer la conduite du chantier. Le réacteur était un prototype et Areva n’avait pas construit de réacteur depuis plus de dix ans et avait perdu les compétences nécessaires du fait du départ en retraite d’une bonne partie de ceux qui avaient assuré le succès du programme en France.

La décision de construire Flamanville en 2007 est venue beaucoup trop tard. A la perte de compétence d’EDF et d’Areva s’est ajoutée celle des entreprises de travaux publics qui ont un rôle tout aussi essentiel et qui ont dû s’adapter aux nouvelles normes de sécurité et à la structure différente du réacteur. L’accumulation des retards et la hausse des coûts de construction, passés initialement de 4 milliards d’euros à plus de 10 milliards aujourd’hui n’a pas d’autre cause. La comparaison avec ce qui s’est passé en Chine est révélatrice. Areva et EDF signaient peu après un contrat pour la construction de deux EPR dans le sud du pays, non loin de Canton. Le chantier a duré un peu plus que prévu mais les coûts ont été maîtrisés et  les réacteurs sont raccordés au réseau et fonctionnent normalement. Le pays n’avait pas arrêté de construire de centrales, depuis les premiers contrats signés avec la France à la fin des années 80, ce qui lui a permis de conserver les compétences nécessaires. La coopération entre EDF et son partenaire local, la CGN, n’a jamais cessé et les relations avec les entreprises chinoises chargées des travaux sont fondées sur le respect mutuel à la différence de ce qui s’est passé en Finlande où se sont multipliés les contentieux. La réussite du projet chinois montre bien que ce n’est pas le réacteur lui-même qui est en cause mais bien les erreurs commises dans son pays d’origine, la France puisque l’Allemagne a abandonné la production nucléaire et Siemens s’est retiré de la société commune constituée à l’époque.  

La dernière erreur a été de construire deux réacteurs en Angleterre à Hinkley Point avant d’avoir complètement remédié aux faiblesses qui étaient apparues à Flamanville. Actionnaire majoritaire et exploitant de ces centrales, EDF prend un double risque. Comme à Flamanville, tout dérapage des coûts sera à sa charge. Or les entreprises anglaises qui le construisent ont connu la même perte de compétence que leurs homologues français. Les premiers dépassements n’ont donc surpris personne mais ont affaibli encore l’image de l’EPR, de la filière nucléaire et de l’industrie française, dont elle est depuis toujours un joyau. A cela s’ajoute le risque réglementaire. Le gouvernement britannique a pris des engagements sur les prix de l’électricité produite, mais qui peut être sûr qu’ils seront tenus quand on observe les péripéties du  Brexit ? Inquiet de ces risques, le directeur financier d’EDF à l’époque décida  de démissionner pour montrer son désaccord.  

La France est le dernier pays européen à maîtriser les technologies de production d’électricité nucléaire. Au moment où l’Allemagne et demain la Belgique vont fermer leurs centrales, cette source d’électricité sera la seule qui n’émette pas de CO2 et qui sera en mesure de remédier à l’intermittence des énergies renouvelables. Il faudra donc construire de nouvelles centrales. Sauf à laisser la place à des technologies russes ou chinoises, l’EPR est la seule solution. C’est pourquoi, au lieu de le critiquer en permanence, il convient de le défendre.               

 

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