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Le blog d'Alain Boublil

 

Le libéralisme économique conduit au populisme

Le libéralisme n’a pas la même signification en France que dans le monde anglo-saxon, où il se réfère à des enjeux politiques ou sociétaux. Chez nous, il s’applique à l’économie et à une politique qui confie aux agents économiques privés le soin d’atteindre les grands équilibres intérieurs (prix et plein emploi) et extérieurs avec l’ajustement du taux de change. Pour donner une portée générale à ce modèle, on a inventé le terme de néo-libéralisme. Il sera relancé sous Ronald Reagan aux Etats-Unis au début des années 80 en mettant un terme aux politiques d’inspiration keynésienne et laissera à la banque centrale la mission de rétablir la stabilité des prix à travers, alors, une hausse spectaculaire des taux d’intérêt. Une voie analogue sera suivie peu après au Royaume-Uni sous Margaret Thatcher qui rompra ainsi avec les politiques mises en oeuvre par les majorités travaillistes et procédera à de vastes privatisations.

Ce mouvement s’est progressivement étendu à l’Europe continentale. Pourtant l’historien britannique Tony Judt avait bien expliqué qu’au lendemain de la guerre l’Angleterre avec le Welfare State, la France en appliquant le programme du Conseil National de la Résistance et l’Allemagne en construisant un modèle de prospérité partagée avaient choisi un nouveau mode de développement conçu pour remédier aux déséquilibres économiques et aux inégalités qui avaient été identifiés comme la cause profonde de la guerre. On escomptait ainsi éviter que cela se reproduise dans l’avenir. Cette analyse a commencé à être oubliée en Europe après trente ans de paix et de prospérité.

Les privatisations n’ont pas seulement concerné les entreprises du secteur concurrentiel. Elles ont visé les services publics qui ont été ouverts à la concurrence. Sous l’influence de l’Angleterre, le mouvement s’est étendu à toute l’Europe en même temps qu’une réglementation très stricte concernant la concurrence. Les rapprochements entre entreprises devaient être approuvés par un commissaire européen disposant de pouvoirs propres. Le concept d’aide d’Etat était créé pour être immédiatement prohibé. Un outil majeur de politique industrielle, les commandes publiques, qui avait permis en France comme en Allemagne, de favoriser le développement de grands groupes dans des secteurs stratégiques comme le transport ferroviaire, les télécommunications ou l’espace, était désormais prohibé. Cela avait pourtant permis de créer des centaines de milliers  d’emplois et le développement international d’entreprises face à la concurrence américaine. Le point culminant de cette politique sera atteint avec le projet de constitution européenne où était inscrite comme principe « la concurrence libre et non faussée » qui s’imposerait ainsi aux règles juridiques nationales.

Le projet sera repoussé d’abord aux Pays-Bas puis par référendum en France. On présenta cette décision comme un rejet du projet européen mais c’était injustifié. Ce qui fut alors rejeté, c’était une conception ultra libérale de l’Europe et non le projet lui-même. Le traité qui fut ensuite signé n’avait ni la même portée juridique ni le même contenu puisqu’il ne reprenait pas ce concept. Il n’est donc pas exact de prétendre, comme certains le font encore aujourd’hui, que le gouvernement de l’époque a passé outre à la volonté populaire. Mais cela n’a pas freiné l’aggravation des inégalités engendrée par le choix libéral. Si l’on laisse la richesse s’accumuler au sein des entreprises, pour le seul profit de leurs dirigeants et de leurs actionnaires sans prévoir de mécanisme de redistribution, le ressentiment de la vaste majorité de la population s’exerce au travers de choix politiques en faveur des partis populistes, même si leurs dirigeants ne présentent pas de remèdes aux causes de ce ressentiment. Si l’on soumet les services publics à l’obligation de résultats financiers, ceux-ci se détourneront des territoires moins rentables et se creusera ainsi une nouvelle forme d’inégalités.

L’élection de Donald Trump a probablement résulté des insuffisances de la politique menée par son prédécesseur pour corriger l’appauvrissement d’une partie croissante de la population américaine. Mais les premières victimes de sa politique, avec ses mesures fiscales en faveur des grands groupes et la remise en cause du système de couverture du risque maladie, l’« Obamacare », seront précisément ceux qui ont voté pour lui. Cette situation a été aggravée par les innovations technologiques qui, au travers des « plates-formes », ont permis de contourner les quelques dispositions protectrices du droit du travail. La contestation du régime des chauffeurs d’UBER par l’Etat de Californie dirigé par des démocrates montre que le débat n’est pas clos. Il en va de même au Royaume-Uni avec le choix, populiste dans son essence, en faveur du « Brexit » qui pénalisera l’emploi et le niveau de vie des régions où le référendum a obtenu son meilleur score permettant ainsi son adoption. Les difficultés de sa mise en œuvre traduisent la prise de conscience par ceux qui l’ont soutenu qu’ils en seront là aussi les premières victimes.

La contagion à l’Europe n’a pas épargné l’Allemagne, pourtant vantée depuis des décennies pour son système de répartition de la richesse là où elle était créée. La montée du parti d’extrême-droite, l’AFD, est en partie le résultat d’une politique d’immigration mal contrôlée. Mais elle est surtout la conséquence des inégalités au sein des territoires et des réformes initiées par le dernier chancelier social-démocrate élu par le pays, Gerhard Schroeder. Au début des années 2000, le taux de chômage en Allemagne de l’Est était encore de 18% et les migrations entre les deux parties du pays étaient en train de reprendre. Le gouvernement fit adopter des textes changeant les règles d’indemnisation du chômage et ouvrant la possibilité de conclure des contrats de travail précaires, les fameux « mini-jobs ». Le chômage a reculé à l’Est, mais il est encore à un niveau triple de celui observé à l’Ouest, la paupérisation s'est accrue et cela a entrainé le succès de l’AFD, dans le Brandebourg avec 22% des suffrages et en Saxe avec 27% lors des dernières élections régionales

La France, malgré un niveau de redistribution très élevé, objet de nombreuses critiques, a été encore plus affectée que l’Allemagne par la montée du populisme de droite comme de gauche. Le choix fait en 2013 de réduire les charges des entreprises sans contreparties et d’en faire payer le coût aux ménages par des augmentations d’impôts et des réductions de prestations sociales a creusé le fossé entre les classes moyennes et les « élites », principales bénéficiaires des mesures. Ce choix n’a favorisé ni la croissance ni l’emploi. Le programme de réformes mis en place à partir de 2017 amplifie cette tendance néolibérale. Toutes les mesures adoptées ou envisagées vont dans le même sens. Réduction des droits de salariés et des indemnités de chômage, encouragement des emplois précaires ou sans statut, comme dans les grands services publics au nom de l’adaptation aux règles de la concurrence, valorisation du rôle des « premiers de cordée » et adoption de la théorie du ruissellement, menaces sur les systèmes de retraite. La croissance est meilleure que sous les deux précédents gouvernements mais elle reste insuffisante pour réduire significativement le chômage. L’inquiétude s’accroit et suscite des comportements de thésaurisation, signes d’un manque de confiance. Aux  élections européennes, le Rassemblement National est arrivé en tête avec 23% des suffrages.

La corrélation entre la mise en œuvre de politiques libérales et la montée des populismes est évidente. Ces politiques génèrent des déséquilibres supérieurs à leur capacité à les réduire. Les responsables politiques au pouvoir en profitent puisque le populisme suscite un phénomène de rejet dans la population, en France et en Allemagne notamment. Mais est-on sûr que cela va durer éternellement ?

      

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