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Le blog d'Alain Boublil

 

L'Allemagne, 30 ans après la réunification

Le résultat des élections dans deux des plus importantes régions de l’ancienne RDA, la Saxe et le Brandebourg sont révélateurs des problèmes auxquels est confrontée l’Allemagne dans ces nouveaux territoires, 30 ans après la réunification, mais aussi dans tout le pays. Durant l’automne 1989, des manifestations massives à Leipzig exprimaient chaque semaine le rejet du régime communiste. La frontière autrichienne s’était entre-ouverte pour laisser partir ceux qui voulaient rejoindre l’Ouest du pays. Au début du mois de novembre, à Berlin, sous la pression de la foule, c’est le Mur qui s’écroule et le processus démocratique et pacifique de la réunification, demandé par la France, s’achèvera au mois d’octobre 1990.

On s’inquiète alors du renforcement de la puissance de notre voisin du fait de l’absorbtion de ce que l’on pense être le « champion industriel des pays de l’Est ». La réalité sera très différente. L’industrie est-allemande est, à de très rares exceptions, dans un état déplorable, la plupart des usines seront fermées ce qui fera exploser le chômage. Dix ans plus tard, il est encore de 18%, malgré les programmes d’investissement lancés par Berlin, avec le soutien de l’Union Européenne. La situation de l’environnement est tout aussi désastreuse. Les murs des grandes capitales comme Dresde et Leipzig sont couverts d’une suie noire provenant des centrales à charbon et le niveau du CO2 émis est considérable. Cela a un effet pervers encore ressenti aujourd’hui. L’année de base pour les engagements pris par les pays européens relatifs à leurs émissions de gaz à effet de serre était justement 1990, année du pic de pollution dans l’ex-RDA. Ces engagements ne seront donc pas très difficiles à tenir, ce qui explique que l’Allemagne a encore aujourd’hui a un taux d’émission par habitant deux fois plus élevé que la France et très supérieur à la moyenne européenne.

Malgré tous les efforts faits par les gouvernements successifs, le parti qui a le plus progressé lors des élections de dimanche a été le parti d’extrême-droite, l’AfD, qui n’est plus très loin d’être devenue la première force politique dans l’ex-Allemagne de l’Est. En Saxe, la CDU perd 8 points avec 32,1% et reste de peu en tête, alors que l’AfD recueille 28% des suffrages. Dans le Brandebourg, le SPD perd 6 points à 26% et est talonné par l’AfD avec 22%. La chute du score des deux formations politiques principales du pays a donc essentiellement profité à la formation d’extrême-droite qui tire parti des mauvais résultats économiques de ces régions, du recours massif à l’immigration et surtout de l’inefficacité des politiques suivies par les formations au pouvoir. La baisse du taux de chômage à 9% ne doit pas faire illusion pas plus que les fameuses « réformes Hartz » du marché du travail décidées par le chancelier social-démocrate Gerhard Schroeder. A l’époque, la principale crainte du gouvernement était la reprise des migrations de l’Est vers l’Ouest qui déstabilisait le tissu économique des régions prospères de Rhénanie, du Bade Wurtemberg ou de la Rhür.

En durcissant les conditions d’accès aux indemnités de chômage, notamment en imposant d’accepter des emplois peu qualifiés et précaires, les mini-jobs, le gouvernement dissuade ces migrants et obtiendra la stabilisation des populations et une baisse artificielle du taux de chômage à l’Est. Mais les conséquences politiques seront lourdes pour le SPD puisqu’il n’a plus jamais gagné une élection nationale depuis. La montée du parti d’extrême droite lors de ces deux élections régionales après celle observée lors des élections européennes traduit donc, comme en France le rejet des solutions économiques et politiques mises en œuvre par les formations politiques traditionnelles. On peut l’admettre du fait de la situation très particulière de ces régions qui ont vécu près d’un demi-siècle sous un régime communiste. Mais comment expliquer que cette contestation s’étende à toute l’Allemagne ?

Les résultats économiques allemands, du moins les chiffres cités pour les décrire font l’envie de tous les pays : plein emploi, excédents budgétaires et faible endettement public, balance commerciale en large excédent structurel et performances exceptionnelles du fameux  « Mittelstand », cet ensemble d’entreprises familiales qui constitue un tissu industriel sans équivalent dans le monde. Donc la question mérite d’être posée, comment se fait-il qu’avec de tels résultats, les deux principales formations politiques du pays qui le gouvernent alternativement depuis plus de cinquante ans n’en tirent pas aujourd’hui bénéfice et sont menacées par une formation politique extrémiste, comme ce que connait la France avec le Rassemblement National ?

Le rejet de la politique d’immigration n’explique pas tout. Les performances allemandes sont plus statistiques que vécues par la population et les derniers chiffres de la croissance sont en train de réconcilier ces deux réalités. Le plein emploi est largement une illusion car il résulte du déclin démographique, du niveau très élevé du travail à temps partiel, surtout chez les femmes et enfin des centaines de milliers de mini-jobs. Le taux de pauvreté du pays dépasse largement celui de la France et le décalage s’accroit entre les zones industrielles encore prospères et l’ensemble du pays. Cette prospérité est elle-même menacée car l’économie allemande n’est pas assez diversifiée. Le secteur bancaire est affaibli, la part des services est insuffisante et le poids de l’automobile est excessif, surtout à un moment où le secteur pourrait connaître une profonde mutation qui ferait perdre à l’Allemagne sa position de leader mondial. L’engagement du pays en faveur de l’environnement relève plus du calcul de politique intérieure que d’une détermination. L’abandon programmé du nucléaire aura pour principal effet de maintenir en activité jusqu’en 2038 les centrales à charbon est-allemande, tout en imposant aux consommateurs un prix de l’électricité deux fois plus élevé qu’en France. La nouvelle politique de l’énergie, l’Energiewende, reposant sur un développement massif des énergies renouvelables n’a pas eu l’effet escompté sur les émissions de CO2.

Face à ces difficultés qui ne peuvent avoir échappé à l’attention des dirigeants allemands, ceux-ci se sont réfugiés dans une sorte d’autisme budgétaire. Alors que le pays a un besoin crucial d’investissements dans ses infrastructures et d’une politique de redistribution sociale plus généreuse pour, notamment dans l’ex-Allemagne de l’Est, réduire les inégalités et stimuler la croissance, le gouvernement n’entend toujours pas faire face à ses responsabilités. Les pressions européennes n’y feront rien, bien au contraire. Mais l’Allemagne doit prendre conscience des limites de son modèle car les conséquences politiques sont lourdes. Les signaux envoyés par leurs électeurs à la CDU et au SPD sont clairs. Ils désapprouvent la politique suivie depuis une dizaine d’années. La stigmatisation de l’endettement des pays de l’Europe du sud, à un moment où ceux-ci se redressent ne convainc plus personne. La persistance de taux d’intérêt nuls voire négatifs met en péril l’équilibre des systèmes de retraites qui comportent une part de capitalisation. Or la Banque Centrale Européenne, en l’absence d’une politique de relance coordonnée dans la zone euro n’aura aucune autre alternative que de prolonger la politique actuelle.

La situation de la grande coalition est si fragile que c’est la stabilité politique du pays et de son rôle en Europe qui est en jeu.  En dix ans, le continent a eu à affronter les répercussions de la crise financière déclenchée aux Etats-Unis, les crises grecques, espagnoles et irlandaises qui ont fait douter de la survie de l’euro, le Brexit et l’arrivée au pouvoir en Italie de partis anti-européens. Il ne faudrait pas, pour l’Europe qu’une crise politique en Allemagne déclenchée par la montée de l’AfD soit la crise de trop.

 

       

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