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Le blog d'Alain Boublil

 

De Séville au Maracana: l'éternel débat avec l'Allemagne

Le 8 juillet 1982, à Séville, la France, au terme d’un match épique, perdait, en demi-finale de la Coupe du monde, contre l’Allemagne. Nous étions alors un petit groupe de supporters français à avoir fait le déplacement car nous avions obtenu de la Fédération Française de football une dizaine de billets. Patrick Salomon, le conseiller en communication de Georges Besse, avait affrété un avion où avaient pris place notamment Jean Glavany et son épouse, Ivan Levaï et Anne Sinclair et bien sûr celui qui avait été nommé quelques mois auparavant président de Péchiney. Personne n’imaginait alors que nous assisterions à un évènement sportif qui allait entrer dans l’histoire.

Le vol aller avait permis de mieux faire connaissance avec cet emblématique patron français qui allait redresser Péchiney puis Renault, jusqu’à ce que son destin soit brisé cinq ans plus tard par un odieux assassinat. Et il nous avait exposé le travail de restructuration entrepris pour transformer un conglomérat hétéroclite, alliant les mines de bauxite, les aciers spéciaux et les produits pharmaceutiques, en un géant de l’aluminium.   

Nous gagnâmes nos places dans le petit stade de Séville, juste au dessus du banc des  remplaçants, et le match commença, un but allemand, l’égalisation française puis l’agression, après une heure de jeu, du gardien de but Schumacher sur Battiston, transporté sur une civière aux vestiaires devant nous. L’arbitre néerlandais fermera les yeux.  

Tous les ingrédients pour une issue dramatique étaient réunis : prolongation, avantage à la France avec deux buts de Giresse et de Trésor, remontée au score in extremis des allemands grâce à la rentrée en jeu de leur attaquant Rummenigge, tirs au but et finalement élimination.

Sur le tarmac de l’aéroport où l’avion nous attendait, autour d’un verre, il fut moins question de football que de politique car le fait du jour, pour Georges Besse comme pour ceux qui l’accompagnaient, ce n’était pas la défaite de l’équipe de France, après tout, plus qu’honorable, c’était que le vainqueur soit l’Allemagne.

Le monde occidental est alors en pleine tourmente, avec la hausse du pétrole et la spéculation sur les taux de changes. Et les déclarations lénifiantes, à l’issue du sommet de Versailles, tenu au début du mois de juin, n’avaient rien changé. On ferait d’ailleurs bien de relire l’étonnant rapport sur l’innovation, établi à cette occasion par Jacques Attali, aidé, il est vrai, par un jeune auditeur à la Cour des Comptes qui allait connaître un destin national, et dans lequel il était annoncé, entre autres, que l’utilisation de nouveaux produits chimiques allait révolutionner l’exploration et l’extraction des hydrocarbures et que grâce aux progrès des communications on allait pouvoir faire ses achats en ligne…C’était en 1982.

Peu après le Sommet, le 9 juin, François Mitterrand donna une conférence de presse. Après « l’étape de plaine », les mesures de justice sociale, et le soutien de la consommation qui avait évité à la France la récession qui sévissait partout, viendrait «  l’étape de montagne » (on est à la veille du départ du Tour de France…). La lutte contre l’inflation qui rongeait notre économie et  la modernisation des entreprises avec un effort massif en faveur de l’investissement productif et des infrastructures, seront les nouvelles priorités du gouvernement. Trois jours plus tard, le 12 juin 1982, le mark était réévalué de 4,25% en compagnie du florin hollandais et le franc dévalué de 5,75%. Cette dépréciation de 10% survenait moins d’un an après le réalignement d’octobre 1981 où le mark avait été réévalué de 5,5% et le franc dévalué de 3%.

Ces mouvements étaient moins provoqués par une « perte de compétitivité » de la France que par le choc asymétrique sur nos économies respectives de la violente hausse du dollar, elle-même consécutive au relèvement des taux américains (ils atteignirent près de 18 % à la fin de 1981). Le parc nucléaire est alors en construction et la France importe son énergie, payée en dollars alors que l’Allemagne a du charbon. La hausse du déficit extérieur français en 1982 s’explique au milliard de franc près par la facture énergétique, et non par la relance de la consommation, ce dont on ne s’apercevra que bien plus tard car on ne dispose pas encore de données mensuelles ou trimestrielles fiables. La défaite de Séville, qui suit ces deux dévaluations, est interprétée comme un signe supplémentaire de l’affaiblissement de la France vis-à-vis de l’Allemagne alors pourtant que le déficit budgétaire français est bien inférieur à celui de son voisin et la croissance très supérieure.

Les rapports franco-allemands traversent aussi une phase difficile. Helmut Schmidt, pourtant social-démocrate, s’entendait bien avec Valery Giscard d’Estaing tandis que son rival, Willy Brandt était un proche de François Mitterrand. Le changement de majorité en Allemagne à la fin de l’année 1982 avec l’avènement d’Helmut Kohl suivi de la défaite en mars 1983 du  SPD, permettront de reconstruire une relation étroite qui durera plus de quinze ans. Le contexte de l’époque explique donc que le match de Séville ait revêtu une dimension qui dépassait largement celle d’un évènement sportif, aussi spectaculaire soit-il.

Le parallèle avec la situation que connait l’Europe aujourd’hui est frappant. L’Allemagne, dont la majorité sortante a été défaite en 2013, et qui est gouvernée par une grande coalition, s’arc-boute sur une rigueur budgétaire à laquelle elle peut d’autant plus facilement satisfaire   que sa situation démographique la sert et que son absence d’implication sur la scène politique mondiale lui permet chaque année d’économiser des dizaines de milliards. Et la France, avec le reste de l’Europe, si l’on excepte la Hollande, s’inquiète car cette obstination  accroit les divisions, freine la reprise et génère  une montée sans précédent de l’euroscepticisme.   

L’Italie, qui a pris le 1er juillet la présidence de l’Union Européenne, est sur une ligne voisine de celle de la France et milite pour une révision des dispositifs budgétaires, monétaires et financiers. « La finance pour la croissance » est son mot d’ordre. La BCE a beau baisser les taux d’intérêt, cela ne profite ni aux entreprises ni aux ménages car les dispositions réglementaires prises à Bâle dissuadent les banques de leur prêter. Elles préfèrent alors souscrire à des emprunts d’Etat, d’où une baisse massive des taux d’intérêt, ce qui profite encore à l’Allemagne qui a, du fait de son poids, la plus grosse dette publique de la zone euro. Quant aux ménages, inquiets, ils épargnent de plus en plus et leur argent, au lieu d’être réinvesti est stérilisé par les banques, là aussi pour des raisons liées aux prochains tests de solvabilité auxquels la BCE va procéder.

La « tuyauterie financière » de la zone euro est donc bouchée. Aux gouvernements de fixer un nouveau cap et à la nouvelle Commission de le mettre en œuvre pour sortir de la stagnation et répondre enfin aux attentes des peuples. A l’Allemagne aussi de comprendre que son obstination ne mène à rien et contribue à affaiblir un idéal qui a été porté depuis un demi-siècle par tout un continent.

Au Maracana, vendredi, une nouvelle fois, la confrontation, et les commentaires qui accompagneront le résultat, dépasseront la simple dimension sportive. Souhaitons, pour nos joueurs, et pour l’Europe, que la France gagne.

  

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