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Le blog d'Alain Boublil

 

L'Allemagne est -elle un modèle ?

Le 22 janvier, Angela Merkel et Emmanuel Macron se retrouveront à Aix- La- Chapelle pour signer un nouveau traité de coopération entre leurs deux pays. Ils sont tous les deux  affaiblis. Le président français affronte une crise sociale sans précédent depuis 1968. Malgré le lancement du grand débat national, elle ne disparaîtra pas d’ici leur rencontre. La Chancelière a annoncé la fin de sa carrière politique après que la coalition qu’elle dirigeait ait perdu les dernières élections législatives. Depuis, chaque scrutin régional se traduit par un recul de son parti. Leur rencontre et ce Traité constituent, dans ce contexte, une opération de  reconquête.  Ils espèrent, à la veille des élections européennes, fournir une réponse et une alternative bienvenues aux mouvements populistes. Mais elle sera l’occasion en France de souligner le déséquilibre entre les deux pays et de donner une version idyllique du « modèle allemand ». Est-ce justifié et est-ce la bonne voie ?

Si l’on se fie aux indicateurs macroéconomiques, le déséquilibre est clairement en faveur de l’Allemagne. La croissance allemande a été solide jusqu’à l’été 2018 mais les premières estimations du PIB allemand pour la fin de l’année et le début de l’année 2019 laissent  prévoir un net ralentissement. Le niveau du chômage est inférieur à 5%, soit deux fois moins élevé qu’en France. L’excédent des paiements courants représente près de 8 % du PIB en Allemagne contre un déficit de 1,5% chez son voisin. Quant à la situation des finances publiques, elle est florissante de l’autre côté du Rhin, avec un excédent budgétaire de 1,7% du PIB en 2018 et le retour en 2019 du taux d’endettement public en dessous des 60% imposés par le traité de Maastricht. En France le déficit public rebondira au dessus de 3% cette année et la dette publique dépassera les 100% du PIB.

La force de l’Allemagne, c’est d’avoir des dirigeants d’entreprises qui ont compris la mondialisation et qui ont réussi, comme Paul Valéry l’avait décrit il y a plus d’un siècle, à mener «  une action douce ou brutale, générale, continue, étendue à tous les points du monde par tous les points de l’Allemagne pour faire revenir le maximum de richesse de tous les points du monde à toutes les parties de l’Allemagne ». Paul Valéry ajoute alors que cette action n’est pas hasardeuse mais savante. Les entreprises ont, au plus profond de leur culture, le respect du partage de la richesse avec leurs salariés, c’est l’économie sociale de marché. Elles ont le souci de protéger leurs fournisseurs, d'où la prospérité du Mittelstand qui suscite une telle admiration en France. La « compétitivité » allemande ne découle pas de la dénonciation permanente du coût du travail et on n’impose pas aux fournisseurs des prix ruineux ou des délais de paiement qui les fragilisent.  

Pourtant ce modèle économique comporte des failles de plus en plus nombreuses, ce qui explique le déclin des forces politiques traditionnelles. Il a commencé avec la politique du Chancelier social-démocrate Schroeder et les réformes du marché du travail conduites par un ancien dirigeant de Volkswagen, le Dr. Hartz. Contrairement à ce qu’on croit en France, elles n’avaient pas pour objet de réduire le coût du travail mais de freiner le mouvement des migrations qui avaient repris de l’Est vers l’Ouest du pays. Douze ans après la réunification, le taux de chômage dans l’ancienne RDA était toujours de 18% et on assistait à une reprise des départs vers les länder prospères du pays. Or les allemands de l’Est votaient soit à droite pour la CDU, soit à l’extrême gauche. Les dirigeants du SPD pensaient que leur arrivée leur ferait perdre la majorité dans de nombreuses régions de l’Ouest du pays. Les réformes, avec la création des mini-jobs et le durcissement des conditions d’indemnisation du chômage ont fait perdre beaucoup d'intérêt à ces migrations mais n’ont eu aucune conséquence sur les entreprises prospères et leurs salariés de la Rhur, du Bade-Wurtemberg ou de Bavière, les berceaux de la puissance industrielle allemande. En revanche, Schroeder avait fait un mauvais calcul politique car son parti depuis n’a plus jamais remporté une élection législative et ne cesse de reculer. Le CICE, décidé en France par François Hollande à partir d’une vision fausse du succès allemand, a eu des conséquences analogues. Pour le financer, il a fallu un choc fiscal sur les ménages, lequel a provoqué la stagnation économique et la montée du chômage. Le Parti socialiste ne s’en est pas remis.

Mais les inégalités sociales en Allemagne se sont aggravées. C’est pourquoi les bons chiffres du chômage doivent être relativisés. Le nombre de travailleurs pauvres et d’emploi à temps partiel est bien supérieur à ce qu’on observe en France. Le pays est aussi confronté à une faible démographie. Le taux de fécondité est de 1,5 contre 2 environ en France. Le vieillissement de la population s’accélère. La situation brillante des finances publiques est en partie le résultat de la faiblesse des transferts sociaux en faveur des familles.

L’Allemagne souffre en outre de graves insuffisances en matière d’infrastructures et sa politique de l’environnement, malgré les déclarations de ses dirigeants, est  insuffisante. L’état des liaisons routières est dégradé et après plus de dix ans de travaux, le nouvel aéroport de Berlin n’est toujours pas en service. Le pays émet trois fois plus de CO2 que la France et continue à faire reposer sa production d’électricité sur le charbon et la lignite. Ses efforts en faveur des énergies renouvelables ne sont pas suffisants pour produire l’électricité quand le pays en a le plus besoin. A ce moment là, paradoxe pour un pays qui a décidé de renoncer au nucléaire, il doit se tourner vers la France et est bien content d’acheter le courant de nos centrales.  

Enfin, le secteur financier allemand est fragile. Les multiples difficultés auxquelles est confrontée la Deutsche Bank en sont le révélateur. Si l’on ajoute à celle-ci la Dresdner et la Commerzbank, leur valeur cumulée atteint à peine celle de BNP Paribas. Les nombreuses Sparkasse et les banques régionales sont dans une situation financière délicate et ont dû à plusieurs reprises faire appel au soutien de l’Etat. Nos deux pays présentent donc une étonnante complémentarité. Les points forts de l’un sont les points faibles de l’autre et vice et versa. L’Allemagne a la puissance industrielle, une meilleure situation de l’emploi et des finances publiques florissantes. La France a des infrastructures modernes, un système bancaire solide et un modèle social moins inégalitaire. C’est bien pourquoi ils doivent s’entendre et non se donner des leçons.

L’Europe est confrontée à la montée des populismes et nos deux pays ne sont pas épargnés. A Aix-La- Chapelle leurs dirigeants peuvent faire de la communication en délivrant des généralités. Il n’est pas sûr que cela les renforce. Ils peuvent aussi faire preuve de lucidité, reconnaître leurs faiblesses qui ne sont pas étrangères à cette montée populiste et s’aider à y remédier. Cela voudrait dire notamment que l’Allemagne cesse d’imposer à ses partenaires un modèle budgétaire où tout le monde est perdant et que la France s’intéresse aux vraies causes des succès des entreprises allemandes et convainque nos partenaires sociaux de s’en inspirer plutôt que l’Etat continue de verser des milliards à fonds perdus et se croit obligé de relancer la lutte des classes. Le Président de la République en a l’occasion puisqu’il est prévu qu’il réunisse les patrons des grandes entreprises à Versailles la veille, c'est-à-dire le 21 janvier.             

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