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Le blog d'Alain Boublil

 

Les erreurs du Brésil

Le score impressionnant de Jair Bolsonaro au premier tour de l’élection présidentielle brésilienne a attiré l’attention du monde entier sur le pays. L’autoritarisme populiste, avec ses relents racistes et homophobes, et le libéralisme qui inspirent le programme économique du candidat montrent que celui-ci est plein de contradictions. Les commentateurs y ont vu des similitudes avec l’élection de Donald Trump. Ils ont même fait le rapprochement avec les divisions et la crise que traverse l’Europe. Pourtant ces analyses sont superficielles. La situation politique et économique du Brésil est très différente. Si l’on met à part quelques brèves périodes qui ont donné lieu à une euphorie exagérée à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, celui-ci n’a toujours pas trouvé son modèle de développement qui lui permettrait de rejoindre la place qu’il mérite dans l’économie mondiale.

Voilà un immense pays qui dispose de ressources minières et depuis peu pétrolières considérables et qui a une production agricole qui en fait un leader sur de nombreux marchés. Son rayonnement  culturel suscite l’admiration mais il n’arrive pas à se doter d’un régime politique stable, démocratique et équilibré. Le Brésil, ce sont des écrivains géniaux, comme Jorge Amado ou Paulo Coelho, des poètes et des musiciens dont le monde entier connait les oeuvres comme Carlos Jobim ou Vinicius de Moraes, des architectes comme Oscar Niemeyer ou des savants comme le mathématicien Artur Avila, né à Rio et qui fait sa carrière en France avant d’obtenir une médaille Fields. Mais le Brésil, ce sont aussi des coups d’Etat militaires, des crises financières à répétition et aujourd’hui une violence dans les grandes villes à peu près sans équivalent dans le monde.

Il y a quelques années, on avait pourtant cru que le pays avait rompu avec son passé et avait enfin trouvé une stratégie à la mesure de ses capacités. Il prétendait même accéder à la cinquième place de l’économie mondiale, dépassant la France et le Royaume-Uni. Mais ce n’était dû qu’à un effet de taux de change. Le réal était artificiellement surévalué quand les devises européennes étaient affectées par la crise de l’euro. En 2010, un euro valait environ 2,5 reals. Depuis la devise brésilienne s’est effondrée et malgré le score de Bolsonaro qui a été salué par les marchés financiers, un euro cote encore 4,30 reals, après un plus bas de 4,80 avant le premier tour. L’inflation avec plus de 4% reste élevée par rapport aux normes internationales. Le pays sort très lentement de la profonde récession qui l’a frappé en 2015 et 2016 alors que l’économie mondiale était repartie de l’avant, certes de façon inégale, l’Europe restant à la traîne. La comparaison avec la Chine mais aussi avec l’Inde qui figurent comme lui dans la liste des « BRICS » est cruelle.

La première des erreurs du Brésil, et elle remonte loin en arrière, c’est Brasilia. Tout le monde s’est extasié, à l’époque de la dictature, devant les bâtiments futuristes conçus par Niemeyer, et devant l’idée, qui était très populaire en France, de déplacer des activités au nom de l’aménagement du territoire. Un demi-siècle plus tard, seules les administrations et les ambassades sont là. Les entreprises n’ont pas suivi. Elles sont restées dans tout le sud-est du pays, entre Rio et Porto Alegre avec au milieu la mégalopole de Sao Paulo. La capitale du Brésil est au centre d’un désert économique. La création de Brasilia a eu une autre conséquence fâcheuse. Elle a provoqué une coupure entre le monde politique et le peuple brésilien qui s’est accentuée au fil des années. Le rejet de la classe politique n’est pas étrangère à son éloignement géographique et au fait que les dirigeants du pays vivent entre eux, loin du contact et du regard de leurs concitoyens. Cela a accru le sentiment que ce groupe d’hommes et de femmes chargés de diriger le pays s’entendaient pour profiter de la situation, abrités par la distance et l’isolement offerts par la capitale. La réaction populiste en est aujourd’hui la conséquence.

La deuxième erreur a été le choix protectionniste. Même si une réplique de l’Union Européenne a été instituée avec les pays voisins au sein du Mercosur, la fermeture des frontières n’a pas permis l’émergence de groupes, sauf dans la production de matières premières, qui auraient pu atteindre une taille suffisante pour s’imposer sur le marché mondial dont l’accès leur était interdit du fait du principe de réciprocité. L’activité industrielle brésilienne est aujourd’hui constituée pour l’essentiel par les filiales des groupes européens, américains et japonais venues s’y implanter. Ils souffrent d’ailleurs d’une pénurie de main d’œuvre qualifiée car le système éducatif du pays est déficient. La concurrence qui s’exerce entre eux est insuffisante pour élever la qualité des produits et contenir la hausse des prix.

Le Brésil n’a pas su davantage profiter de ses matières premières pour garder la valeur ajoutée sur son territoire et des possibilités exceptionnelles que lui offraient sa géographie, avec  la beauté et la variété des sites que lui avait conférées la nature. La découverte des immenses gisements de pétrole en eau profonde a fait croire au pays que « Dieu était devenu brésilien ». Mais au lieu de générer une richesse pour toute la population, elles ont provoqué, à l’occasion des marchés passés par les entreprises pour les exploiter, une corruption massive qui a achevé de discréditer la classe politique traditionnelle, malgré les efforts indiscutables fait par l’ancien président Lula pour vaincre la pauvreté en créant un système d’allocations sociales.

L’instabilité économique n’a pas permis non plus d’assurer la réalisation des infrastructures de transport indispensables au développement du tourisme et faire du Brésil une destination privilégiée. Les immenses territoires du Nordeste possèdent des sites au bord de la mer qui sont inaccessibles. Les dizaines de millions d’Européens qui vont tous les hivers aux Caraïbes ou en Asie du sud-est auraient trouvé là des lieux de vacances plus proches et avec un moindre décalage horaire. Faute d’aéroports et de routes, ces régions ne sont pas exploitées et les populations locales ne profitent pas des emplois qui auraient pu être créés, pas plus que celles des merveilleux sites historiques hérités de l’ère coloniale portugaise comme Ouro Preto ou Paraty, qui sont dépourvus de capacités hôtelières. La balance touristique du Brésil a même été parfois déficitaire.

La devise du pays, adoptée en 1889 lors de la création de la république, s’inspirait de la pensée d’Auguste Comte. Elle figure sur le drapeau brésilien : « Ordem e Progresso ». L’ordre et le progrès. L’échec des derniers gouvernements, même si celui de Lula a tenté de lutter contre les inégalités, c’est de n’avoir pas su instaurer une redistribution de la richesse générée par la croissance. Le progrès était là mais il n’était pas partagé. C’est ce qui a créé le désordre et les profondes fractures au sein du peuple. Le Brésil des favellas n’est pas celui de Copacabana, des gratte-ciels de Sao Paulo ou des grandes avenues désertes de Brasilia.

Les prochains dirigeants ne réussiront que s’ils sont lucides sur les atouts et les faiblesses de leur pays et s’ils rompent avec une culture bureaucratique et protectionniste parfaitement contradictoire avec leur message libéral. En encourageant les entreprises à exploiter tous les talents créatifs de leurs collaborateurs et en favorisant leur développement international, tout en étant attentifs à la redistribution de la richesse, ils peuvent faire mentir le célèbre dicton : « Le Brésil est un pays d’avenir et il le restera toujours ».

  

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