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Le blog d'Alain Boublil

 

L'Europe prise dans un étau

Dans un monde instable, on pouvait espérer que l’Europe serait capable de constituer un îlot de stabilité et même de contribuer à apaiser les tensions. La diplomatie américaine inquiète avec les menaces proférées à l’égard de la Corée du Nord et la rupture avec l’Iran. La dénonciation des accords commerciaux multilatéraux et les projets de taxation des importations en provenance de ses voisins, le Mexique et le Canada, de l’Union Européenne et de la Chine créent une situation sans précédent et un danger pour le commerce mondial et pour la croissance. La dénonciation de l’accord nucléaire avec l’Iran par Donald Trump et les menaces qui l’accompagnent, la guerre au Moyen-Orient et au Yemen et les troubles générés par l’Etat islamique en Afrique et maintenant en Indonésie entretiennent ce climat de tension.  Le durcissement des sanctions britanniques et américaines à l’égard de la Russie, et leur dimension extraterritoriale appliquée par les Etats-Unis ajoutent encore un facteur d’inquiétude sinon de déstabilisation. L’Europe semblait épargnée. Il n’en est rien. Elle fait partie des cibles et l’institution connait une contestation croissante à l’intérieur de ses frontières. Elle pourrait être le foyer de la prochaine grande crise économique et politique.   

Le premier signal a été le Brexit. Il était le révélateur du puissant rejet d’un peuple à l’égard de la construction européenne. Le paradoxe, c’est que le « tournant libéral » qui n’est pas étranger à ce rejet est venu de Grande-Bretagne. Même si le pays est resté en dehors des accords de Schengen et de l’euro, les dispositions les plus contestées comme la libéralisation des services publics, les privatisations et la réglementation restrictive sur les aides d’Etat et les directives sur le travail détaché ont été largement approuvées sinon inspirées par le Royaume-Uni. Il abrite encore à Londres la véritable capitale financière de l’Union.  La procédure en cours de divorce est en elle-même un facteur de crise du fait notamment de la question irlandaise. Elle durera certainement bien plus longtemps qu’on ne le pense aujourd’hui, ce qui accroîtra l’instabilité. Comment concilier l’absence de frontière physique, aussi bien pour les biens que pour les personnes entre les deux parties de l’Irlande avec un éventuel maintien dans l’Union douanière et la volonté de Londres de retrouver toute sa souveraineté pour conclure des accords commerciaux ? C’est apparemment impossible.

L’affaiblissement provoqué par le Brexit n’est pas la seule menace. L’attitude des Etats-Unis avec l’établissement unilatéral de droits de douane à l’égard de certaines exportations européennes constituerait un acte d’hostilité sans précédent entre des alliés historiques. Même si les conséquences économiques réelles, sauf pour l’industrie automobile allemande, ne sont pas considérables, le geste est symbolique et inquiétant. Les entreprises et les banques européennes seraient aussi  lourdement pénalisées si les sanctions envisagées à l’égard de l’Iran et de la Russie étaient mises en œuvre avec leurs conséquences au regard de la justice américaine qui a conquis le droit de condamner les ressortissants étrangers qui ne se conformaient pas aux décisions de son administration. L’Europe n’a jamais réfléchi à des mesures analogues, notamment quand la banque américaine Goldman Sachs avait conseillé les gouvernements grecs successifs. Enfin les Etats-Unis sont en train de renouer avec le principe, adopté dans le passé par les administrations Bush père et fils suivant lequel le pétrole cher était dans l’intérêt du pays. C’est aujourd’hui à nouveau d’actualité, avec les  gisements de pétrole de schiste qui ont besoin de prix élevés pour être rentables. Cette politique favorise en même temps l’Arabie saoudite face à l’Iran qui aura du mal à exporter le sien du fait des sanctions. Or l’Europe a de moins en moins de pétrole et devra donc payer celui qu’elle achètera de plus en plus cher, ce qui alourdira ses coûts et affectera le pouvoir d'achat des ménages.

Le Chine contribue elle aussi, de façon plus subtile, à l’affaiblissement du continent, et pas seulement du fait de ses excédents commerciaux. Une initiative passée complètement inaperçue ces dernières années, a créé une brèche. Un groupe d’Etats baptisé 16+1 s’est constitué regroupant seize pays européens et la Chine pour étudier des programmes d’investissement dans le cadre du vaste projet des « nouvelles routes de la soie ». Y participent onze membres de l’Union européenne sans que Bruxelles y soit associé. Le choix de court-circuiter les institutions traditionnelles n’a peut-être pas été délibéré de la part de Pékin mais le résultat est là : des sujets ayant un enjeu communautaire vont être traités en dehors des instances officielles par des Etats-membres. C’est un dangereux précédent.

Mais la menace la plus grave ne vient pas de l’extérieur mais du scepticisme croissant et parfois de l’hostilité que rencontre le projet européen dans la population, dont le vote sur le Brexit a été la manifestation la plus spectaculaire et le signe précurseur. Il ne se passe plus d’élections sans une montée du « populisme anti-européen » (France, Allemagne) ou d’un nationalisme peu compatible avec le projet (Pologne, Hongrie, Autriche) ou les deux à la fois comme ce à quoi on vient d’assister en Italie. L’Europe ne survivra pas à cette double pression, extérieure et intérieure, surtout si celle dernière devait continuer à s’intensifier. Le fait le plus préoccupant, c’est que Bruxelles fait exactement comme si tout cela n’existait pas et si cette double menace n’avait aucune réalité.    

La principale cause de cette désaffection vient de la mauvaise gestion de l’élargissement après l’effondrement des régimes communistes. Les nouveaux membres sont devenus soit des lieux de délocalisation soit des pourvoyeurs de travailleurs détachés, pesant sur l’emploi chez les anciens pays membres. Cette situation a été aggravée par l’afflux massif de migrants en Allemagne et en Italie. Il conviendrait donc de suspendre les discussions sur d'éventuelles adhésions. Avant d’accueillir de nouveaux membres, il faut savoir où nous voulons aller. Une pause est aussi indispensable dans la production de textes qui suscitent partout l’hostilité des populations et des entreprises concernées. Les Etats se font alors un plaisir d’en rejeter la responsabilité sur l’Europe sans être conscient des conséquences de leur attitude. Cela aussi doit cesser. Mais la tâche la plus urgente, et qui ne concerne pas uniquement les membres de la zone euro, est une véritable réforme des relations financières entre Etats.

Les règles adoptées il y a 25 ans, et notamment les critères de Maastricht et la procédure de déficit excessif sont obsolètes. Le monde a changé. L’inflation, peur suprême du peuple allemand, a disparu et l’épargne des Européens finance sans aucune difficulté les déficits publics puisque l’excédent des paiements courants du continent dépasse 300 milliards d’euros chaque année. L’Allemagne, et les pays qui la soutiennent dans son intransigeance, doivent enfin comprendre qu’ils seraient, du fait de leur situation démographique et de leur dépendance aux exportations, les premières victimes d’une crise européenne majeure. Plutôt que d’essayer de trouver un compromis de façade avec Berlin, la France doit tout faire pour convaincre son partenaire qu’il est temps de changer d’approche et que les craintes de son peuple sont mal fondées. Le risque principal ne réside pas dans d’éventuels transferts qui pénaliseraient ses contribuables mais bien dans un effondrement du projet européen lui-même.  

Les excès de la diplomatie américaine comme l’influence grandissante de la Chine montrent  que seules, l’Allemagne ou la France, n’ont plus le poids suffisant pour défendre leurs intérêts sur la scène économique mondiale. C’est bien pour cela qu’il faut sortir le projet de l’étau qui se resserre chaque jour et sauver l’Europe.

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