Vous n'êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

S'inscrire

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

La lutte des classes à l'envers

Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx ne donne pas lieu, à la différence du 50ème anniversaire de Mai 68, a beaucoup de réflexions sur son œuvre et sur son influence. Il avait puisé chez Hegel l’idée que la société était divisée en classes et que leur affrontement aurait un rôle moteur. Les évènements qui ont marqué la première moitié du XXème siècle, les crises comme les guerres, ne lui ont pas donné tort. L’Europe occidentale en tirera la leçon une fois la paix revenue : les inégalités profondes engendrées par le système capitaliste constituent bien une menace pour les régimes démocratiques qui peut déboucher sur des conflits. Ils adopteront des réformes majeures. Si le concept marxiste d’appropriation collective des moyens de production sera rejeté, les services publics deviendront partout la propriété de la Nation. En France, on créera l’Etat-Providence, au Royaume-Uni, le Welfare State et en Allemagne on jettera les bases de l’économie sociale de marché avec le partage du pouvoir dans les entreprises entre les dirigeants et les représentants des salariés pour que chacun profite de la prospérité retrouvée.

Ce modèle restera dominant en Europe jusqu’à la fin des années 80 mais sera remis en cause sous la pression du Royaume-Uni qui demande alors à ses partenaires de s’aligner sur les transformations opérées par Margaret Thatcher. Le point culminant interviendra au Conseil européen de Lisbonne le 24 mars 2000, où est décidé l’accélération de la libéralisation des services publics et est fixé l’objectif de constituer en une décennie « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde » permettant d’atteindre le plein emploi. Rétrospectivement il est difficile de prétendre que cet objectif a été atteint. L’hostilité grandissante que suscite l’Europe dans nombre d’Etats n'y est pas étrangère. En 2004, on voudra même aller plus loin : le principe de la concurrence « libre et non faussée » est inscrit dans le projet de Constitution Européenne qui sera finalement rejeté par deux référendums en France et aux Pays-Bas. Même si un traité en reprendra un certain nombre de dispositions, celles-ci auront perdu leur caractère constitutionnel, ce qui permettra aux Etats, lors des crises qui se succéderont peu après (subprimes et euro), d’avoir les mains libres pour intervenir. Il reste que le virage libéral ne sera pas remis en cause avec ses deux volets essentiels : les services publics doivent désormais être gérés comme des entreprises normales et, dans de nombreux pays, ils sont privatisés ; le succès des entreprises doit reposer sur leur compétitivité et c’est aux salariés qu’il incombe de faire les efforts qui permettront à celles-ci de soutenir la concurrence et de se développer.

 Les résultats n'ont pas été au rendez-vous. L’Europe a frôlé la catastrophe au moment de la crise de l’euro et n’a jamais retrouvé un rythme de croissance suffisant pour atteindre le plein emploi, même si dans certains pays, largement en raison de leur situation démographique, ils s’en approchent comme en Allemagne. La France n'a pas déployé beaucoup d’énergie pour défendre son modèle, que l’on considère aujourd’hui comme appartenant à «  l’ancien monde » et le gouvernement s’est fixé comme objectif de « transformer » le pays en réformant le code du travail et en accentuant le processus de libéralisation des services publics.

Si l’on excepte le plafonnement des indemnités de licenciement qui est une vraie atteinte aux droits des salariés, la réforme du marché du travail a une portée essentiellement symbolique mais celle-ci est très forte : si la croissance est trop faible et s'il y a autant de chômage, c’est, au moins en partie, parce que les salariés bénéficieraient de trop de droits et de trop de protections. Le raisonnement a été le même lors de l’adoption du CICE. Si l’économie va mal, c’est parce que le coût du travail est trop élevé. Cinq ans après, au vu de la situation de l’emploi et de nos échanges extérieurs, il est difficile de prétendre que ce raisonnement a été validé par les faits.

L’accentuation de la libéralisation des services publics relève de la même logique mais le risque est grand que tout le monde y soit perdant car les entreprises qui les assurent ne sont pas des entreprises comme les autres. Elles créent beaucoup de richesses mais n’ont pas vocation à les conserver. C’est ce que les économistes appelaient des « économies externes ». Un immeuble de bureaux se louera plus cher s’il est à proximité d’une gare et une maison prendra de la valeur si elle est proche d’une ligne de TGV. Quelque soit le lieu où il se trouve, un habitant paie son électricité au même prix, même si, à l’évidence, cela coûte à l’opérateur bien plus cher de desservir la Corse où les ports de Bretagne que la banlieue parisienne. C’est pourquoi la recherche du profit ne saurait être le seul objectif des services publics, surtout si pour l’atteindre, ceux-ci n’assurent plus la sécurité d’approvisionnement ou la desserte des zones du territoire qui ne sont pas rentables. La « transformation » des entreprises chargées d’un service public ne peut faire l’impasse sur ces contraintes.

Leur avenir dépend aussi de la compétence et de l’engagement des personnels. Les mouvements sociaux actuels affectant Air France et la SNCF reflètent l’incompréhension des directions et du gouvernement face à cette donnée essentielle. Air France est en conflit avec ses pilotes pour une augmentation de quelques pourcents de leur masse salariale. A côté du coût du carburant ou des charges d’aéroport qui se répercutent sur le prix des billets, les montants sont dérisoires. Sa capitalisation boursière atteint à peine plus de 3 milliards d’euros quand la valeur d’Aéroport de Paris, dont l’Etat détient 50%, dépasse 18 milliards. La compagnie va être confrontée à un problème majeur de recrutement dans les années qui viennent du fait de nombreux départs à la retraite à un moment où il y a une véritable pénurie mondiale de pilotes. La Chine, à elle seule, va devoir en recruter 6 000 chaque année jusqu’en 2035. Est-ce que, dans ce contexte, l’entêtement de la direction à ne pas répondre aux demande des commandants de bord est justifié ?

La « réforme » de la SNCF avec la fin du statut des cheminots est tout aussi économiquement injustifiée. Là encore, les baisses de charges attendues sont dérisoires face aux investissements à réaliser et il n’est même pas sûr que cela ne coûtera pas plus cher quand il faudra demander aux « nouveaux cheminots » de travailler le dimanche et au personnel en charge de l’aiguillage ou de l’entretien des voies d’être disponible en pleine nuit en cas d’urgence. La vérité, c’est que cette mesure est, elle aussi, purement idéologique.

La France est le théâtre d’une sorte de lutte des classes à l’envers. Ce ne sont plus les travailleurs qui se mobilisent pour obtenir plus mais les entreprises soutenues par l’Etat ou, dans le cas de la SNCF l’Etat lui-même, qui agissent pour qu’ils aient moins. Le progrès social n’est plus un objectif mais un obstacle. Qui peut croire sérieusement qu’une précarité croissante, que la stagnation du pouvoir d’achat et la remise en cause des avantages accordés à des salariés qui contribuent de façon décisive au bon fonctionnement des services publics et par là à l’ensemble de l’économie, permettront un retour durable de la croissance et la baisse réelle du chômage ?   

  

               

Commentaires

Pas de commentaires.

Vous devez vous inscrire pour poster un commentaire : se connecter